Eve-Marie Lortie: «Pour honorer la vie de ma maman, j’ai choisi de vous parler de sa mort.» | 7 Jours
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Eve-Marie Lortie: «Pour honorer la vie de ma maman, j’ai choisi de vous parler de sa mort.»

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Salut Bonjour, chers lecteurs. Cette semaine, je dédie ma chronique à nos mamans décédées et à ceux et celles qui vivent une fête des mères sans la leur.

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Pour honorer la vie de ma maman, j’ai choisi de vous parler de sa mort.

Une relation qui s’est apprivoisée avec le temps

En toute honnêteté, pendant des années, ma relation avec ma mère a été assez complexe. Un jour, peut-être, je vous raconterai.

Ma maman, Marie-Andrée, a été infirmière au début de sa vingtaine, un métier qu’elle a adoré. Elle a tout laissé tomber après son mariage pour se consacrer d’abord à son mari, ensuite à ses trois enfants. Mes parents se sont séparés dans les années 90 et ma mère a mis du temps à se reconstruire, mais elle a fini par y arriver. Après ma séparation, elle a vécu avec ma fille et moi pendant presque un an pour m’aider. On s’est rapprochées. Je lui dois beaucoup.

À l’été 2024, alors que Maman venait d’avoir 83 ans, on lui a diagnostiqué un cancer de l’œsophage. Ça faisait déjà plusieurs mois qu’elle ne filait pas. Elle était toujours essoufflée. Il faut dire que depuis la Covid, elle avait perdu pas mal d’assurance. Elle qui se déplaçait toujours en autobus pour ses commissions, pour assister aux spectacles et aux expositions, elle restait chez elle, plus craintive. Mais là, c’était différent. Ma mère, qui raffolait des produits frais du marché, du boudin de chez son boucher préféré et des poissons des Halles du petit Quartier à Québec, n’avalait plus rien. Tout restait bloqué dans sa gorge, elle s’étouffait. Le diagnostic est tombé. C’était grave et trop tard pour des traitements.

Un départ choisi, organisé, célébré

D’aussi loin que je me souvienne, ma mère nous a préparés à sa mort. Je l’ai toujours entendu dire : « En tout cas moi, pas question que je souffre ou que je perde la tête en fin de vie, je vais partir avant. » Ce n’était pas facile à entendre et à comprendre quand j’étais plus jeune. Elle avait ce discours bien avant nos parlementaires qui, en fin d’année 2015, ont finalement permis aux Québécois de mourir dans la dignité avec la loi qui encadre l’aide médicale à mourir.

Quand maman a été confrontée à sa fin de vie, elle nous a parlé franchement. « Je ne peux plus manger, je bois à petites gorgées des bouillons et des laits protéinés que je déteste. Ça ne vaut pas la peine de prolonger cette situation. Je vais partir le 15 août. J’aimerais inviter des gens. Comme une fête. Viens Eve-Marie, on va dresser une liste. Assois-toi sur mon lit d’hôpital, je te donne les noms et peux-tu appeler les gens pour les inviter à mon départ ? » J’avais déjà invité des gens à des party de fête, mais des invitations à des party de mort, c’est plus rare.

Nous étions vingt-trois. Dans l’heure qui a précédé son décès, nous sommes sortis avec Maman dans un petit parc de l’Hôpital de l’Enfant-Jésus. On se collait. Nous, on pleurait, maman souriait. Elle portait son beau chandail bleu. Elle avait mis son collier de perles, sa signature. Maman avait acheté ce bijou dans les années 60 avec ses premiers chèques de paie d’infirmière. Une demi-heure avant sa mort, Maman s’est rendue au poste de garde des infirmières de son étage. Elle a donné des beignes « fancy » au personnel pour les remercier et leur dire qu’elle avait de bons souvenirs reliés aux dernières semaines.

La mère d'Eve-Marie Lortie, quelques jours avant son départ.

Photo fournie par Eve-Marie Lortie

La mère d'Eve-Marie Lortie, quelques jours avant son départ.

Il reste 10 minutes avant son départ. Le personnel a changé de place le lit de sa chambre. Elle fera face à la fenêtre, elle verra le ciel et un peu son fleuve Saint-Laurent qu’elle a tellement aimé. Ma mère n’a jamais mis de rideaux à ses fenêtres d’appartements. Elle ne voulait rien manquer des levers de soleils, des pleines lunes et des arcs-en-ciel. Surtout les arcs-en-ciel.

Il est 14 heures. Maman s’installe dans son lit. La médecin est là avec les seringues pour le protocole. Elle redemande à ma mère si c’est vraiment ce qu’elle souhaite. Le oui est assumé. Même pas de tremblements dans la voix. Nous, on pleure en silence, mais on est avec elle, ma sœur, mon frère et moi sur son lit, tous les autres autour.

Maman a choisi la chanson Le plus beau voyage de Claude Léveillé comme trame sonore de film de fin de vie.

J′ai refait le plus beau voyage
De mon enfance à aujourd’hui
Sans un adieu, sans un bagage
Sans un regret ou nostalgie
J′ai revu mes appartenances
Mes 33 ans et la vie
Et c’est de toutes mes partances
Le plus heureux flash de ma vie

Maman nous dit : « Je vous ai tous aimé. J’ai fait de mon mieux. Merci pour la belle vie. » Elle ferme les yeux. Première injection. Détente. Un sourire. La médecin nous explique : « Votre mère a peut-être vu quelque chose qui la rend heureuse. » Je me demande alors s’il y a un comité d’accueil pour elle dans le fameux tunnel lumineux de la mort, ou un grand banquet garni de repas et d’aliments qu’elle ne pouvait plus manger depuis un mois.

Relâchement musculaire. Les yeux et la bouche s’ouvrent. Deuxième, troisième injection. Maman sera morte forte, comme elle le voulait.

Dans son avis de décès, nous avons écrit : « Elle nous a quittés en nous faisant le plus beau des cadeaux, la sérénité et la dignité face à la mort. »

Utile jusqu’au bout

Ma mère avait aussi une autre volonté : elle voulait faire don de son corps à la science. J’ai donc embrassé ma maman sur son lit d’hôpital en sachant que je ne la reverrais pas dans un cercueil. Deux jours plus tard, l’Université du Québec à Trois-Rivières nous contacte pour nous dire que la dépouille de ma mère allait servir au Laboratoire d’anatomie humaine pour la recherche et la formation de la relève en santé. La formidable dame au bout du fil conclut l’appel en disant : « Votre maman va commencer son travail avec nous lundi prochain ! » Cette phrase aurait rendu ma mère tellement heureuse. Toute sa vie, elle a voulu être utile. Elle l’aura été jusqu’à la fin.

Maman, tu signais toujours tes petits mots en écrivant Tourlou. Je pense à toi à chaque lever de soleil mauve, à chaque pleine lune et à chaque arc-en-ciel. Surtout à chaque arc-en-ciel.

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