À 78 ans, voici pourquoi Carmen Sylvestre refuse de laisser l’âge la freiner
Carmen Sylvestre continue de surprendre le Québec. À 78 ans, elle tourne dans des séries comme Indéfendable, Léo ou STAT, rayonne au cinéma dans Les Furies et Arlette, collabore à Sucré Salé, écrit, donne des conférences et ose même des rôles sur scène qui la sortent de sa zone de confort. Aujourd’hui ambassadrice pour la Fondation Berthiaume-Du Tremblay et la campagne L’essentiel n’a pas d’âge, elle prouve que vieillir n’est pas une fin, mais le début de nouvelles aventures. Rencontre avec une femme aux mille projets qui refuse de laisser l’âge la freiner.
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Carmen, vous êtes ambassadrice de la Fondation Berthiaume-Du Tremblay. Qu’est-ce qui vous a donné envie de vous associer à cette initiative ?
On m’a approchée l’an passé pour me parler de la fondation et de son programme. Avant d’accepter, j’ai pris le temps de me renseigner. J’ai fait des lectures sur l’histoire de la fondation et sur la dame qui l’a fondée, Angelina Berthiaume-Du Tremblay. C’est une organisation qui existe depuis 1967. Déjà à cette époque, elle avait à cœur de donner une voix aux personnes âgées et de leur offrir une vraie place dans la société. La campagne s’intitule L’essentiel n’a pas d’âge, et je trouve ce message magnifique. L’objectif, c’est de montrer que vieillir n’est pas la fin de quelque chose. Au contraire, c’est une étape riche, pleine d’expériences et encore remplie de possibilités.
Vous êtes un bel exemple, car c’est à l’âge de 50 ans que vous avez embrassé une carrière d’actrice...
Il y a mon propre parcours, oui, mais je pense souvent à des exemples autour de moi. Une de mes nièces, qui est âgée de 64 ans, vient de commencer un baccalauréat en théologie. Elle ne se met pas de limites à cause de son âge. Et ça, je trouve ça magnifique. On entend souvent des gens dire : « Si j’étais plus jeune... » ou « Il est trop tard pour moi. » Mais ce n’est jamais trop tard. J’ai rencontré une dame de 71 ans qui venait de commencer à enseigner le yoga après avoir suivi une formation. Elle en était tellement fière ! C’est ce genre d’exemples qui montrent que la vie continue d’offrir des occasions de se réaliser.
Depuis quelques années, vous présentez également des conférences.
Je me souviens très bien de ma première conférence. J’étais devant une salle remplie de gens, pour la plupart âgés de 50 ans et plus. Et moi, je me sentais toute petite devant eux. Je leur ai dit : « Je me sens petite devant vous parce que chacun de vous a une vie, une histoire, des expériences incroyables. » Tout le monde pourrait être là, sur scène, à raconter sa vie. Dans mes conférences, je parle de mon parcours : d’où je viens, comment j’ai commencé dans le milieu artistique à 50 ans, et de tout ce cheminement-là. Les gens sont curieux. Ils veulent savoir comment une femme qui n’était pas du tout dans ce milieu a fini par monter sur scène. On me demande aussi parfois de parler de bénévolat, parce que j’en ai fait beaucoup dans ma vie.
Vous avez d’ailleurs été une aidante naturelle pour l’un de vos proches. Est-ce que cette dimension vous a beaucoup marquée ?
Oui, énormément. J’ai gardé ma mère pendant sept ans dans les dernières années de sa vie. À l’époque, j’avais quatre enfants, je tenais une garderie à la maison. C’était une maison pleine de vie : mes enfants, les enfants de la garderie, mon mari... tout le monde gravitait autour de ma mère. Les petits que je gardais allaient lui parler, ils l’aimaient beaucoup. C’était vraiment une cohabitation entre plusieurs générations. Mais ça demandait aussi beaucoup d’organisation. Je m’assurais toujours qu’il y ait quelqu’un avec elle quand je devais sortir. Mon mari a été extraordinaire là-dedans. Il ne s’est jamais plaint. Jamais un mot. Il m’a toujours soutenue dans tout ce que je faisais.
Vous avez commencé votre parcours artistique assez tard, vers 50 ans. Comment cette passion est-elle entrée dans votre vie ?
C’est arrivé presque par hasard. À l’époque, je cherchais un cours à suivre, quelque chose qui me ferait du bien. Et puis j’ai vu un cours de théâtre pour les 35 ans et plus. Ça m’a intriguée. J’ai décidé d’essayer. Dès le premier cours, ç’a été une révélation. Une passion immédiate. J’avais envie d’apprendre, d’aller plus loin, de découvrir cet univers. Mais ce n’était pas toujours facile. Quand je partais suivre mes cours le soir, ma mère n’aimait pas ça. Alors je partais le cœur gros, mais je partais quand même. Aujourd’hui, je dis souvent aux gens qui s’occupent d’un parent de ne pas se sentir coupables s’ils ne peuvent pas être là tout le temps. Il faut aussi se permettre de vivre.
Votre mère a-t-elle fini par comprendre votre passion pour le théâtre ?
Au début, elle ne comprenait pas vraiment pourquoi je faisais ça. Mais avec le temps, mes sœurs et mes amis allaient voir mes spectacles et lui disaient : « Carmen s’en vient bonne ! » Avant son décès, ma mère s’est mise à dire : « Un jour, ma fille va faire des conférences. » Je la laissais dire ça, sans trop y penser. Une année, le 23 mai, à la date anniversaire du décès de ma mère, je lui ai lancé en pensée : « Bonne fête, là-haut... et si vous avez un cadeau à me faire, je le prends. » Cet après-midi-là, j’ai reçu un appel où l’on me proposait de donner une conférence. J’ai tout de suite pensé à ma mère. Pour moi, c’était comme un cadeau de sa part. Et préparer cette conférence m’a énormément aidée à traverser le deuil de mon mari.
En effet, vous avez vécu un deuil immense...
La perte de mon mari a été un très grand choc. Il est décédé subitement en 2016. On ne s’attend jamais à ça. Quand ça arrive, tout s’arrête pendant un moment. On a l’impression que le sol se dérobe sous nos pieds. Préparer cette conférence m’a beaucoup aidée dans mon deuil. J’avais un projet, quelque chose à construire, à partager. Ça m’a obligée à replonger dans mon histoire, dans tout ce que j’avais vécu, et à réaliser que la vie continuait malgré tout.
Vos enfants vous encouragent-ils dans votre carrière ?
Oui, ils m’encouragent beaucoup. Au début, quand j’ai commencé mes cours de théâtre, c’était surprenant pour eux. Leur mère qui se lançait dans le théâtre, ce n’était pas quelque chose qu’ils avaient vu venir ! Mais ils se sont habitués petit à petit. Aujourd’hui, ils sont très fiers. Ils suivent ce que je fais, ils viennent me voir jouer quand ils peuvent. Le 30 novembre 2021, je tournais dans la série La maison Bleue et le lendemain, 1er décembre 2021, j’ai été opérée aux deux genoux et la convalescence a quand même demandé du temps. Heureusement, mes enfants ont été extraordinaires. Ils se sont relayés pour venir me voir, m’aider au quotidien et s’assurer que je ne manque de rien.
L’un de vos enfants s’est lui aussi découvert une fibre artistique...
Oui, mon garçon ! C’est assez drôle parce que lui non plus n’était pas dans le milieu artistique au départ. Il a aujourd’hui 50 ans et ça fait environ trois ans qu’il participe à des comédies musicales. Il chante, il danse, il joue... et il a une magnifique voix. Il prend ça très au sérieux. Il répète beaucoup, il s’investit énormément. Je trouve ça beau parce que ça me rappelle un peu mon propre parcours.
Vous avez grandi dans une famille très nombreuse. À quoi ressemblait votre enfance ?
Nous étions 11 enfants : 7 filles et 4 garçons. Et moi, j’étais la 11e, le bébé de la famille. Quand je suis née, nous n’avions même pas l’électricité. Je dis souvent en riant que nous habitions « loin des poteaux ». Je suis née dans la région de Lanaudière. Malgré le nombre d’enfants, j’étais une petite fille très tranquille. Plutôt solitaire, même. Quand j’ai demandé à mes sœurs comment j’étais enfant, elles se souvenaient surtout des autres : celle qui faisait des crises, celui qui ne lâchait jamais maman... Mais moi, elles disaient simplement : « Toi, tu étais tranquille. »
Vous avez aussi quitté l’école très jeune. Est-ce que cela a été difficile pour vous ?
Oui, ç’a été un petit deuil. J’avais 14 ans quand j’ai quitté l’école. À l’époque, j’étais censée aller étudier dans un couvent pour devenir enseignante. Mais ma mère est tombée malade et j’ai dû rester à la maison pour l’aider. Ensuite, je suis entrée sur le marché du travail. Plus tard, quand j’ai eu 55 ans, j’ai décidé de reprendre des études en création littéraire à l’UQAM. Pour être admise, j’ai dû passer un examen de français et fournir des lettres de recommandation. Quand j’ai réussi tout ça, j’étais tellement fière ! C’était comme reprendre un chemin que j’avais dû quitter trop tôt.
Aujourd’hui, vous tournez encore beaucoup pour la télévision et le cinéma. Avez-vous l’impression d’avoir une seconde carrière ?
Oui, et je me sens très chanceuse. Tout a vraiment décollé avec Les Détestables. Ensuite, j’ai enchaîné avec différents rôles à la télévision et au cinéma. On m’a souvent associée à l’humour au début, mais avec le temps, certains réalisateurs m’ont fait confiance pour des rôles plus dramatiques. J’ai joué dans STAT, dans Indéfendable, dans plusieurs séries et films. À chaque nouveau projet, j’ai l’impression de recevoir un cadeau.
Vous serez aussi de retour cet été au théâtre, dans la comédie Cougar qui peut ! Comment vivez-vous cette expérience ?
Je dois avouer qu’au départ, ça me sortait énormément de ma zone de confort. On m’a demandé d’être plus sexy, de porter des talons, une jupe plus courte... Mais j’ai accepté le défi. Mon partenaire de scène et moi, on a eu une très belle chimie. Le public riait énormément. C’est pour ça qu’on reprend le spectacle cet été.
À 78 ans, vous continuez d’accumuler les projets. Que souhaitez-vous encore réaliser ?
J’aimerais beaucoup endosser un rôle récurrent dans une série télé. Ça, ce serait un beau cadeau. Sinon, j’écris encore. Récemment, j’ai même j’ai lu un conte de Noël que j’avais écrit devant une audience, et les réactions ont été excellentes. J’aimerais bien le faire éditer un jour. Au fond, ce que je souhaite surtout, c’est continuer à travailler. Je me sens privilégiée de pouvoir encore faire ce métier que j’aime tant.