Les grandes leçons de vie de Louise DesChâtelets
Je connais Louise DesChâtelets depuis des décennies, et elle est restée fidèle à elle-même. C’est une personne à la fois raffinée et accessible, attachante tout en étant discrète. Elle n’épanche pas facilement ses émotions, mais celles-ci sont bien présentes et l’ont façonnée au fil de ses expériences de vie. Que 10 ans ou 3 semaines se soient écoulés, c’est toujours la même Louise que je retrouve: une femme naturelle, authentique et élégante. Et jamais on ne devinerait qu’elle est à la veille d’avoir 80 ans! Son cœur reste jeune, son intelligence, vive, et sa curiosité, insatiable.
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Louise, je suis allé t’observer pendant la séance photo qui précédait l’entrevue et j’ai constaté qu’il y a quelque chose de magique qui émane de toi. Une lumière. Es-tu consciente de ce que tu dégages?
Non, pas du tout. La nuit qui précède une séance photo, je dors mal. Avec la radio, c’est ce que j’ai trouvé le plus difficile dans ce métier. Quand je suis devant un objectif, je ne maîtrise pas le médium. J’ai l’impression que tout dépend de mon allure et de mon visage sur lesquels je n’ai aucun contrôle.
Et pourtant, à la radio, tu as toujours été une femme de contenu.
Oui, c’est vrai, mais l’apprentissage a été difficile. Si je fais la comparaison avec le jeu, je fais confiance aux metteurs en scène et aux réalisateurs, parce que je maîtrise une partie du travail: mon texte et mon personnage. C'est un travail qui se fait en amont, et une bonne partie du résultat m'appartient.
Parlant de ça, avancer dans la vie et vieillir dans le bonheur, est-ce que ça aussi c'est un travail qui t'appartient?
Oui, en grande partie. Je dirais même que c’est la plus grande partie. Je n’ai pas eu une enfance malheureuse, mais j’étais une enfant sérieuse, pas très joyeuse. J’ai perdu mon père très jeune, et ma mère travaillait fort. Je m’efforçais toujours d’avoir de bonnes notes à l’école pour qu’elle soit fière de moi. Après avoir perdu mon père, j’avais peur de perdre ma mère. Mon enfance, ç’a été une enfance d’adulte. Ce n’était pas méchant, juste pas drôle. Ma mère, Juliette, était l’exemple même d’une bonne personne. Elle était mon exemple. Puis toutes ses sœurs considéraient ma mère comme une femme exceptionnelle. Elles l'appelaient la comtesse d'Alençon, parce qu’elle était élégante. Elle aimait les beaux vêtements et elle avait toujours l'air d'une grande dame, même si elle n'avait pas d'argent. Elle m'a acheté une machine à coudre vers l'âge de 13-14 ans. Puis elle m'a dit, si tu couds pour toi, tu vas avoir plus de vêtements. Donc, c'était une comtesse...
C’est ironique parce que toi, on t’a aussi surnommée la comtesse...
Oui, mais c’est après m’être mariée en 1994, à la fin de Chambres en ville, que ce surnom m’est venu par mon mari. J’ai été comtesse par alliance. On ne garde pas le titre une fois qu’on est divorcée.
Tu vas célébrer tes 80 ans le 28 octobre. Comment vis-tu avec ce chiffre?
Ça ne m’affecte plus. Ça m’a dérangée dans la jeune cinquantaine, une période qui n’était pas très belle, au cours de laquelle j’ai vécu une séparation et une psychothérapie pour comprendre comment et pourquoi je m’étais retrouvée dans une telle situation. Après ça, je ne me suis pas vue vieillir. Ce qui compte pour moi, c’est d’être en santé et de garder toute ma tête. Et aussi de rester entourée de jeunes pour comprendre la société d’aujourd’hui et ce qui fait qu’elle ne va pas bien, et pour participer à son amélioration pour les générations à venir. J'ai des enfants et des petits-enfants par alliance, même si moi, je n'ai pas eu d'enfants. Leur avenir est extrêmement important pour moi.
En fait, je me suis toujours demandé ce qui t’avait amenée à t’intéresser aux plus jeunes. J’ai en tête évidemment l’exemple de Chambres en ville, où tu t’intégrais si bien dans le groupe que personne ne faisait de différence d’âge avec toi, même si tu étais la doyenne...
J’ai toujours voulu faire quelque chose qui était en lien avec la psychologie. Cette passion a commencé avec la radio dans des émissions qu’on disait, à l’époque, de human interest, donc qui s’intéressaient à l’âme humaine. C'est une passion qui ne m'a jamais quittée. C'est probablement ce qui a incité Le Journal de Montréal à venir me chercher pour la chronique qui était tenue avant par Solange Harvey. Ça fait plus de 25 ans que j’ai pris la relève. C'est un emploi que je n'aurais jamais sollicité, mais j'ai vite compris que c'était fait pour moi. Tout ce que j'avais fait avant, en entrevue et en animation, m'a servi. Quand on travaille sur un personnage, on doit s'imprégner de l'âme de quelqu'un - et ce, même si le personnage n’est pas agréable - pour bien le rendre. Tout ça m’a permis d’effectuer ce travail d’introspection et de prendre plaisir à travailler avec l’âme humaine.
Quelles qualités humaines il faut avoir pour effectuer ce travail, selon toi?
Une grande ouverture, le moins de jugement possible et de la bienveillance. Même si une personne t'écrit une lettre épouvantable, elle t'a fait confiance, donc, tu dois lui donner une bonne réponse.
As-tu une chambre d’écho, une équipe sur qui tu peux compter?
Ma chambre d'écho, c’est mon mari. Quand j'ai une inquiétude par rapport à une réponse, je lui lis la lettre et ma réponse, et on en discute. Je trouve ça intéressant d’avoir sa vision, car c’est un homme et il a travaillé avec le public, donc il est empathique. Souvent, il me dit que j'ai trouvé le point central.
Ça doit être parfois lourd de recevoir de grandes confidences. Est-ce que ça te perturbe parfois?
Plus maintenant. Solange Harvey et Janette Bertrand m’ont prodigué un bon conseil avant que j’accepte le travail. Elles m’ont dit de toujours garder une distance. Si tu n'as pas cette distance, c'est ta propre perturbation qui va répondre, et non toi. Je ne suis pas une thérapeute. Je suis là pour orienter les gens vers les bonnes ressources qui leur seront utiles et qui leur permettront de changer, car si elles ne voulaient pas changer, elles ne m’écriraient pas.
C’est une des grandes leçons que notre génération a apprises de toi. On venait vers toi pour que tu nous dises: «Regarde, moi, je ne peux pas te dire quoi faire, mais voici ce qui m’est arrivé. Ça t’inspire-tu?»
L'espace qu'on laisse aux gens, c'est extrêmement important, car ils n'ont pas envie qu'on leur dicte ce qu'ils ont à faire.
Quand tu parles de spiritualité, quelle est la couleur de ta pratique? Tu as nommé des qualités comme l’espérance, l’empathie, la gentillesse...
Je la pratique en analysant mes comportements dans la vie. Je fais la technique Nadeau le matin, pendant 20 minutes, et je ne laisse pas mon esprit vagabonder. Je le fais toujours dans mon bureau, devant la fenêtre qui donne sur l'ouest. La pleine lune, elle arrive toujours là. Je regarde la nature, je vois les changements de saisons, j'observe la nature. L’eau est aussi extrêmement importante pour moi. Je repense à mon enfance à l’île Charron où ma tante disait: «Les feuilles des arbres sont à l’envers, il va y avoir de la tempête.» Ma spiritualité est intimement liée aux éléments. Ça me permet d’analyser mes comportements. Parce que moi, comme la plupart des gens, je n'ai pas forcément un caractère égal.
Tu as commencé le métier dans ta jeune vingtaine. Qu’est-ce qui explique ton succès et que tu sois encore là après tant d’années?
Je pense que c’est le fait d’avoir toujours été présente dans l’actualité, notamment grâce à ma chronique dans Le Journal. J'ai toujours voulu être chroniqueuse, ce qui m’a permis justement de rester dans l'actualité. Je lis au moins deux quotidiens par jour, des magazines et tout ce qui touche à la psychologie. J’aime aussi être entourée de jeunes pour rester groundée et dans l'air du temps.
Tu as reçu des prix, tu as eu droit à des applaudissements... Tu as connu la renommée. Est-ce important pour toi cette valeur ajoutée?
Non, les quelques trophées que j’ai eus ne sont même pas visibles chez moi, parce que, dans le fond, ça n'a pas une valeur ajoutée. C'est juste une reconnaissance - il faut le prendre comme ça - et ça te sert les jours où ça va moins bien. On est comme tout le monde, on est vulnérables. Et là, on voudrait que tout le monde s'occupe de nous autres. Malheureusement, ça ne se passe pas comme ça. C’est à nous d’aller chercher l’aide là où elle est pour changer ce qui ne va pas dans notre vie. Et quand on est capable de le faire, les choses sont plus faciles. C'est un des grands intérêts de vieillir, je pense. Sinon, le seul. C'est plus facile d'avancer.
Pourquoi dis-tu que c’est plus facile?
C’est plus facile parce que j’ai tellement acquis de choses dans la vie. Je me suis toujours sentie dans mon «bon carré de sable». Même si la préparation est difficile, j’arrive à la radio et je me sens à ma place. J’ai appris à saisir la différence entre moi et les autres, et où moi, je peux apporter quelque chose.
Ça fera 30 ans en 2026 que l’aventure de Chambres en ville est terminée. Quand tu fermes les yeux et que tu repenses à ces sept années, qu'est-ce qui te vient en tête?
Ce sont les atmosphères et les rencontres de chaque émission. L'atmosphère de Chambres en ville était très différente de ce que j'avais connu jusqu’alors comme, par exemple, dans Ent'Cadieux. C'était le free for all, le bruit dès 6 h du matin. Mais si tu te sens bien avec la gang, tu vas être bien dans ton rôle. Il faut que tu te moules à ça.
C’était quoi la texture de l'atmosphère de Chambres en ville?
C’était du bruit, de l'effervescence, avec des enfants rois et une majorité d'acteurs qui étaient ce qu'on appelle typecastés, c’est-à-dire qu’ils avaient des rôles qui leur ressemblaient. Il n'y a rien de plus difficile à jouer. Moi, j'ai dû apprendre à comprendre ces jeunes-là, et toute l'équipe était ouverte à ça. Ç’a été un tournant pour moi à la télévision. On travaillait fort et vite, à raison de deux épisodes sur trois jours, et dans le désordre. C'était la première fois de ma vie que je faisais ça.
On ne peut pas ne pas parler de Marie-Soleil, dont j’ai joué l’amoureux dans l’émission...
Marie-Soleil, je l’ai vue grandir. On faisait Peau de banane. Elle a vécu son adolescence avec nous. C’était une fille qui voulait s'émanciper et elle avait un petit frère dont elle devait s'occuper, qui était une tornade sur le plateau. Je l'ai vue évoluer. C’était une vieille âme. On était bien ensemble. On avait beaucoup d'affinités.
Mon père me disait que lorsqu’on avance en âge, on perd de plus en plus de monde autour de nous. Toi, comment composes-tu avec le départ de tes proches?
Ce n'est pas un hasard si tu me poses cette question-là... J'ai perdu tout récemment un ami parisien qui avait 57 ans. Il est décédé des suites d’une maladie dégénérative. Il y a des injustices dans la vie... Ça, c'en est une. Je considère qu’il faut continuer à vivre, mais qu’il faut le faire avec le plaisir de vivre, sinon ça ne vaut pas la peine de rester là.
Oui, parce que là, tu viens de le dire: toi, tu as la joie de vivre à 80 ans. Comment arrives-tu à garder le sourire et à être joyeuse?
Je repense à un mot que j’ai reçu de la part de la conjointe d’un ami, décédé il y a près de 10 ans. Elle m’avait écrit: «J’ai de la peine de son décès, mais j’ai le bonheur de pouvoir dire que je l’ai connu.» Cette phrase m’est toujours restée.
Avant qu’on se quitte, Louise, qu’est-ce que tu aimerais qu’on te souhaite?
Que ça continue comme c'est là. Parce que je suis bien avec mon mari, on a une belle vie ensemble. Alors, qu'est-ce que je peux demander de plus à la vie? Pas grand-chose...