Michel Jean reçoit un honneur important | 7 Jours
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Michel Jean reçoit un honneur important

Image principale de l'article Michel Jean reçoit un honneur important
Photo : Dominic Gouin

Depuis plusieurs années, le journaliste et écrivain mène de front deux carrières florissantes. Si la première suscite une grande confiance chez lui, la seconde le plonge dans une certaine insécurité. Même s’il vient d’être fait Compagnon de l’Ordre des arts et des lettres du Québec, Michel Jean ne s’est pas libéré du syndrome de l’imposteur qui l’habite comme écrivain. Qu’importe, il persiste et signe au nom de tous les Autochtones à qui il continue de prêter une parole bien vivante.

Michel, devenir membre de l’Ordre des arts et des lettres du Québec est un bel honneur! Que ressentez-vous face à cette distinction?

Pour être très franc, je me demande ce que je fais aux côtés de Michel Rivard, de Louise Forestier, de Walter Boudreau... Mais je l’accepte et je suis content. 

Souffririez-vous du syndrome de l’imposteur?

Vraiment, et cette récompense ne m’en a pas guéri... Sérieusement, je reçois cet honneur au nom des gens de ma communauté. C’est aussi une façon de souligner l’importance que nous, les Autochtones, avons eue et avons de plus en plus.  

Votre récompense est donc importante pour la communauté autochtone...

Cet honneur montre aux jeunes Autochtones que notre travail peut être reconnu. Pour moi, cela a de la valeur, mais je n’ai pas la prétention d’être un modèle. Des amis m’ont raconté que, lorsqu’ils étaient jeunes, ils ne croyaient pas que c’était possible d’écrire. Pour les Autochtones, ce n’était pas quelque chose qui se faisait. Je me suis dit qu’il était temps que je commence à en parler et que j’utilise le peu de visibilité que j’ai pour que les gens voient que c’est possible d’être autochtone et écrivain ou journaliste. 

Avez-vous le sentiment qu’il y a de plus en plus de modèles pour les jeunes et les moins jeunes?

Oui, il y en a plusieurs en musique; c’est un domaine en effervescence. Et en littérature, il y en a de plus en plus. J’ai parfois l’impression d’être celui qui regarde pousser les plantes et qui les arrose de temps en temps, mais elles s’organisent pour faire leur place au soleil. Après Kukum, j’ai publié Tiohtià:ke, qui est un roman dans lequel je me sers de l’itinérance à Montréal pour parler des blessures intergénérationnelles et des pensionnats autochtones, qui ont encore des conséquences. Je me demandais comment les gens allaient réagir. Finalement, ils ont aimé, puisqu’on est rendus à 50 000 exemplaires vendus. Ça contribue à me rassurer et à atténuer mon syndrome de l’imposteur... (sourire) 

Photo : © Libre Expression

Avec deux carrières à succès, c’est étrange de vous entendre dire une chose pareille...

Comme journaliste, je suis super confiant. Avec le temps, j’ai fait ma place. Je sais ce que je suis capable de faire et ce que je ne suis pas capable de faire, ce que d’autres font mieux que moi, ce que je sais faire mieux que d’autres. Je me connais. Mais je n’ai pas la même assurance face à mon travail d’écrivain que celui de journaliste, car c’est plus personnel. 

Photo : © Stanké

Lorsque vous songiez à votre métier, y avait-il pour vous des barrières à franchir?

Je rêvais de ce métier quand j’étais jeune, mais je doutais de pouvoir y arriver. C’était en lien avec la peur de l’échec. J’étais trop orgueilleux. L’orgueil peut nous pousser, mais aussi nous freiner. Au départ, j’ai un peu lutté contre ça, mais je suis passé au travers. J’étais confiant. J’ai eu la possibilité d’avoir des défis. J’ai eu la chance de faire des choses variées. Le journalisme est moins personnel que l’écriture. Quand j’écris un roman, il m’arrive de pleurer. Je me demande si les gens vont ressentir l’émotion que j’ai moi-même ressentie... C’est ce que j’essaie d’atteindre. 

Avez-vous d’autres projets d’écriture en chantier?

J’ai deux projets, dont l’un est un collectif avec des auteurs autochtones. C’est comme un traîneau de chiens. On met de gros chiens devant et de plus petits à l’arrière. Moi, je suis debout derrière, je cours avec eux, mais tout le monde avance à la même vitesse. Ça permet aux plus vieux et aux plus jeunes, aux plus connus et aux moins connus de partager ces projets. Un autre roman devrait paraître dans un an et demi. Il va se dérouler dans le Grand Nord avec les Inuits. 

Photo : Dominic Gouin

Avez-vous eu des coups de main, jeune, de la part de gens qui ont eu confiance en vous?

Pas vraiment! (rires) Chaque fois qu’il m’est arrivé quelque chose, c’est moi qui l’ai provoqué. Je ne venais pas d’un milieu où c’était propice à ça, mais en cours de route, j’ai rencontré des gens qui ont cru en moi. Ils voyaient mon potentiel et m’ont donné des responsabilités. Même chose avec le TVA midi: c’est un autre gros défi. C’est Pierre Bruneau qui l’animait, quand même! Il avait suggéré que ce soit moi qui prenne la relève, et on m’a offert le poste. Personne ne peut faire comme Pierre, alors nous faisons une émission à notre façon. Ça m’a fait plaisir d’être appuyé par Pierre, car je l’ai toujours aimé et respecté. J’ai travaillé dans la même salle que lui de 2005 à sa récente retraite. J’ai eu la chance d’avoir des responsabilités, mais j’ai dû faire mes preuves, et c’est normal. J’aime donner un coup de main aux jeunes, car je sais ce que c’est que de ne pas avoir accès à la voie facilitatrice.  

Avez-vous le sentiment d’être dans une période de récolte?

Non, je suis dans une période de travail. J’ai mon projet de roman, mais je travaille aussi sur un projet de série pour Kukum. Chaque fois que je publie un nouvel ouvrage, je mets ma tête sur le billot. Je veux faire des livres que les gens vont aimer, mais aussi que les Autochtones vont aimer. Je veux que les gens dans les communautés soient fiers. Pour moi, ça compte. À l’automne, j’aurai une tournée littéraire en Allemagne, en Autriche et en Suisse. Je serai parti pendant trois semaines. 

Gardez-vous toujours la forme?

Pas assez. Je m’entraîne cinq ou six fois par semaine. Mon but est d’arriver à l’automne dans une forme décente. Je fais du vélo de route et du vélo de montagne, et de la course en forêt aussi avec mon chien. J’aime la forêt. Ça crée un équilibre.   

Une quête identitaire essentielle

Le 6 juin, l’auteur recevait son insigne de Compagnon des arts et des lettres du Québec. Sur le site du gouvernement québécois, on souligne la grandeur de ses personnages «authentiques et attachants», dont «l’unique Kukum, Almanda Siméon, cette force de la nature qui franchit toutes les barrières sur son chemin avec l’intelligence du cœur». Gagnant du prix littéraire France-Québec, son roman Kukum traite de ses racines innues à travers l’histoire de cette aïeule. Outre une dizaine de romans et essais qu’il signe, Michel a dirigé deux collectifs d’auteurs et auteures autochtones, en plus d’y écrire une histoire: Amun («rassemblement» en innu) publié en 2016, ainsi que Wapke («demain» en langue atikamekw), sorti en mai 2021 et dans lequel on retrouve entre autres des nouvelles inédites d’Elisapie Isaac et de Natasha Kanapé Fontaine.

-par Isabelle Maes

Michel Jean est chef d’antenne de TVA midi.
Ses livres sont en vente sur QUB livre.

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