À 97 ans, chaque instant compte pour Janette Bertrand | 7 Jours
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À 97 ans, chaque instant compte pour Janette Bertrand

Image principale de l'article Chaque instant compte pour Janette Bertrand
Photo : Julien Faugère

Dans l’ascenseur qui me conduisait à l’appartement de Janette Bertrand au centre-ville de Montréal, où elle habite depuis plus de 20 ans avec son conjoint, Donald Janson, j’ai pensé au privilège que j’avais d’aller rencontrer cette grande dame. Ce n’est quand même pas rien de s’entretenir avec une femme qui célébrera ses 100 ans en 2025 et qui a autant de vécu et tant donné! J’ai encore une fois été charmé par sa vivacité d’esprit, sa voix toujours aussi dynamique et ses propos aussi intéressants qu’actuels.

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Le pas à peine un peu plus lent, mais l’œil toujours aussi vif, Janette m’accueille avec un grand sourire et m’invite à prendre place à la table bistro, au bord de la grande fenêtre de l’appartement qui permet d’avoir une vue spectaculaire sur la ville. Comme toujours, elle n’a pas de temps à perdre, elle va droit au but et veut me parler de ce qui l’occupe ces temps-ci. Car, vous vous en doutez bien, elle a encore mille et un projets en tête. On est loin de l’image de la femme en perte d’autonomie! Et elle compose finalement assez bien avec le temps qui passe et la vieillesse. «Mon corps est fatigué, mais pas ma tête, dit-elle. Le corps vieillit. La médecine fait en sorte qu’on vit vieux, mais le corps n’est pas fait pour vivre aussi vieux, alors il lâche. Si je prenais le temps de tout te raconter, tu en aurais pour 40 pages à parler de tous mes bobos! Et il s’en ajoute toujours. Il y a toutes sortes d’affaires qui font mal, mais je suis bien suivie, j’ai un gériatre. Mais par-dessus tout, ma tête est jeune. Ma tête n’a pas d’âge.»

Dans cet entretien, il sera beaucoup question du temps qui passe, du temps qui lui arrache des êtres chers et d’autres aussi qu’elle a croisés au cours de sa carrière. «Toutes mes amies sont mortes! Je n’ai plus d’amies de mon âge. Tu fais le vide quand tu arrives à 80 ans, à 90 ans. Janine Sutto, qui avait quelques années de plus que moi, m’a dit un jour: “Janette, quand tu vas pogner le 90, tu vas voir que tout lâche!” Et c’est vrai, elle avait raison. Avoir 90 ans et plus, il faut vraiment vouloir... Sans compter que j’ai un chum qui a 20 ans de moins que moi!»

Photo : Julien Faugère


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Frôler la mort
Les yeux de Janette s’illuminent lorsqu’elle parle de son compagnon de vie. «Ça fait 40 ans qu’on est ensemble, Donald et moi. Je considère que je suis très chanceuse d’avoir cet âge-là. N’oublie pas que je suis passée très près de mourir à l’âge de 20 ans. Et il y a quatre ans — je n’en ai parlé à personne —, j’ai failli mourir. J’ai fait une septicémie, un empoisonnement du sang. On n’a pas encore découvert comment ça a pu m’arriver. J’étais à la campagne et je pensais que je faisais une crise de foie. Je m’étais autodiagnostiquée, ce qui est très mauvais; j’avais décidé que j’avais dû manger trop de crème. J’ai donc retardé le cours des choses... Comme je ne me sentais pas bien, je suis allée voir ce que j’avais. Si le médecin n’était pas tombé sur le bon antibiotique, j’y passais. Imagine, j’ai perdu 20 lb en deux semaines! Je n’en ai pas parlé parce que j’ai pensé que les gens diraient que je ne serais plus capable de faire des choses ou d’écrire. Tu sais, les gens t’enterrent vite!» dit-elle avant d’éclater de rire.

Étonnante Janette! Quand je lui demande comment elle explique la vivacité qui l’habite, elle répond: «Parce que j’ai pensé mourir à un tout jeune âge. Quand tu es certaine que tu vas mourir parce que ta mère se meurt de la tuberculose et parce que tu es un gros cas de tuberculose toi-même, mais que finalement tu vis, ça fait en sorte que tu tiens à la vie. Beaucoup de gens ne tiennent pas vraiment à la vie, ils ne voient que les petits tracas; moi je ne m’arrête pas à ça. Je ne sais pas ce qui va m’arriver. Je me considère comme une condamnée à mort et j’ignore quand ça arrivera, mais ça ne peut pas être là! Tu vois, je perds la vue. J’ai appelé mon gériatre pour lui demander si, à 97 ans, il croyait que ça valait le coup de subir une opération de la cornée. Il me répond: “Vous? Ça vaut le coup!” Je vais donc me faire opérer. Au fond, je ne vois pas l’âge que j’ai: je suis hors d’âge!»

Donald partage sa vie depuis 30 ans.

Photo : ©Daniel Auclair

Donald partage sa vie depuis 30 ans.


Célébrer à deux
C’est le 25 mars dernier que Janette a célébré son 97e anniversaire de naissance, et elle a souligné l’événement en toute intimité avec Donald. «Nous étions seuls en Martinique, où nous avons passé quelque temps. Le jour de ma fête, les enfants étaient désespérés. Ils disaient que c’était la première fois qu’il n’y avait pas de gros party pour ma fête. Ça se passe toujours dans le temps des sucres, avec toute la famille, une trentaine de personnes, mais là, les circonstances ont fait que c’était différent. On ne savait pas quoi faire. Alors ce jour-là, on est allés se baigner. Et quand on est revenus, on a débouché une bouteille de champagne et on a mangé du foie gras. On a soupé en tête à tête», confie-t-elle avec un grand sourire. 

On pourrait s’attarder longuement sur les grandes réussites de Mme Bertrand au cours de sa carrière, ce qui est une tâche en soi, mais le plus étonnant est de constater que le mot retraite ne fait partie de son vocabulaire. Et ce n’est pas aujourd’hui qu’elle va déroger à son habitude de travailler sans arrêt.

La grande dame rêve d’un projet à la télé. La voici à l’époque où elle animait les débats de Janette... tout court.

Photo : © Télé Québec

La grande dame rêve d’un projet à la télé. La voici à l’époque où elle animait les débats de Janette... tout court.

«J’ai un livre qui sort en septembre, dit-elle avec une joie non dissimulée. C’est tout à fait autre chose. Pendant la pandémie, j’ai lancé les ateliers pour que les gens écrivent leur biographie, et ça a tellement bien marché! Plus de 2000 personnes se sont assises pendant six mois, un an, deux ans et ont écrit leur biographie. C’est leur biographie, c’est leur histoire. C’est nous autres qui étions là en 1930, 1940, 1950, avant la Révolution tranquille, et c’est de ça qu’on va parler dans mon prochain ouvrage. Ç’a été la Grande Noirceur, l’époque Duplessis, l’ignorance. Quand ils ont mis l’âge de la retraite à 65 ans, c’est parce que les gens mouraient à cet âge-là. Aujourd’hui, les gens ont 85 ans et ils sont sur un terrain de golf! Ce livre va paraître en septembre», dit-elle. 

Photo : Julien Faugère


Un projet en chantier
Évidemment, vous vous doutez bien que Janette a déjà en tête un autre projet qui pourrait être publié en 2023. «Quand j’arrive au milieu d’un livre, je me demande ce que je vais faire après. Je commence à avoir peur de tomber dans le vide. J’ai déjà commencé à faire de la recherche. Ce ne sera pas un roman, mais un livre dynamique pour les personnes âgées. Et tu sais, enchaîne-t-elle, j’aimerais faire de la télévision. Mais je pense que les gens vont se dire que je ne dois pas avoir de mémoire et ils vont avoir peur. J’aimerais beaucoup ça, mais je me mets à leur place... Ils doivent se dire: “Est-ce qu’on va mettre de l’argent sur quelqu’un qui va peut-être nous mourir dans la face?”» lance-t-elle avec son franc-parler. 

Lorsque je lui fais remarquer que son apport à la société québécoise a été très important et qu’elle a grandement contribué à éveiller les consciences, elle s’en trouve flattée. Bien des femmes ont certainement dit un jour: «Ah! Ça, c’est grâce à Janette», parce qu’elles l’ont vue à la télé, l’ont entendue ou ont acheté un de ses livres. «Quand j’ai eu mes deux filles — avant elles, j’avais eu mes jumelles qui sont mortes —, je me suis dit que mes filles n’allaient pas être comme moi, qu’elles allaient être au courant des choses. À 22 ans, j’étais nounoune. Je me suis mariée, il n’y avait pas de moyens de contraception et je suis devenue enceinte tout de suite. Je n’allais pas à la banque, et mon père, que j’adorais, me disait que je n’avais pas besoin d’argent, que j’allais avoir des “cavaliers” qui allaient payer pour moi. Et que je n’avais pas besoin non plus de conduire l’auto ni d’étudier. On a été nourries de ce langage-là. Finalement, j’ai fait tout ça pour que les filles, mes filles, et les femmes, soient moins niaiseuses qu’on l’était. C’est tout! C’est ça, le résumé de ma vie. J’étais tellement ignorante, mais ignorante de tout.» 

Entourée de sa famille lors du lancement de son roman, Lit double, en 2013

Photo : ©Agence QMI

Entourée de sa famille lors du lancement de son roman, Lit double, en 2013

C’est l’une de vos grandes fiertés, j’imagine? «C’est surtout d’être sortie de mes bibittes. J’avais des grosses bibittes parce que je n’ai pas été aimée de ma mère; je pense que c’est le plus gros handicap qu’un enfant puisse avoir. Si ta propre mère n’est pas capable de t’aimer, c’est parce que tu n’es pas aimable et que personne ne va t’aimer. Maintenant, les femmes qui n’aiment pas les enfants n’en ont pas, alors qu’avant, même si tu ne les aimais pas, tu en avais pareil! J’ai compris ma mère, je lui pardonne.»

À la table de Parler pour parler. De 1984 à 1994, ses convives venaient discuter d’enjeux de société dans une ambiance bienveillante.

Photo : © Télé Québec

À la table de Parler pour parler. De 1984 à 1994, ses convives venaient discuter d’enjeux de société dans une ambiance bienveillante.

Encore des choses à dire

Janette n’est pas du genre à s’attarder au passé. Elle vit bien au présent et affirme qu’elle a encore des choses à dire. «Parce que j’en suis capable et aussi parce que je suis très au courant de ce qui se passe. Je lis énormément et j’ai plein de jeunes dans mon entourage. J’ai mes trois petits-fils qui m’ont invitée à aller souper, et on va parler de la vie. Ils savent qu’ils peuvent tout me dire. Même que parfois, ils m’arrêtent et me disent que je peux passer à autre chose, qu’ils ont compris», dit-elle en riant. Elle ajoute au passage avec bonheur que l’un de ses petits-fils sera papa d’un garçon en août, elle qui compte déjà six arrière-petites-filles dans sa descendance.

Aujourd’hui, après avoir milité toute sa vie pour que les femmes se prennent en main, elle se dit grandement réjouie quand elle regarde ce qu’accomplissent les Québécoises. «Elles sont tellement avancées, je suis très fière d’elles. Les filles ne disent pas qu’elles sont féministes, mais elles le sont toutes! C’est juste qu’elles ne disent pas le mot, parce que c’est un mot qui a été abîmé. Mais quand tu veux l’égalité, tu es féministe, point! Et quand une femme gagne deux
dollars de moins qu’un homme pour le même travail, ça demeure choquant. Il faut que ça arrête. On ne fait pas encore tout à fait confiance à la femme. Si elle est trop féminine ou pas jolie, ça ne marche pas. Et si elle est trop riche ou trop pauvre, ou trop originale, ça ne marche pas non plus. On veut un modèle de femme copié sur celui de l’homme, mais ce n’est pas ce qu’il faut.» 

En ce sens, elle est d’avis que les hommes ont encore du travail à faire. «Mes deux derniers livres (Un viol ordinaire, paru en octobre 2020, et Un homme, tout simplement, paru en novembre 2021) montrent, je crois, ce que je sens qu’il va arriver. Il faut que les hommes arrêtent de profiter des avantages du patriarcat et qu’ils comprennent, comme ils ont compris avec la maternité, que c’est le fun d’être à égalité avec une femme. Que c’est plus le fun l’égalité que la domination. Beaucoup l’ont compris, mais il y a tout un noyau fort d’hommes qui ne veulent pas lâcher le patriarcat. Tu sais, il y a beaucoup d’hommes qui ne m’aiment pas. Certains me disent: “J’ai peur que ma femme soit comme vous, qu’elle soit indépendante.” Quand tu penses que, de nos jours — et ce n’est pas moi qui le dis —, les hommes ne consultent pas en psychologie par orgueil, c’est inouï! Comment va-t-on avancer si les hommes ne consultent pas?»

«Mon amie (la regrettée Janine Sutto) m’avait dit un jour: “Janette, quand tu vas pogner le 90, tu vas voir que tout lâche!” Et c’est vrai, elle avait raison…»

Photo : ©Agence QMI

«Mon amie (la regrettée Janine Sutto) m’avait dit un jour: “Janette, quand tu vas pogner le 90, tu vas voir que tout lâche!” Et c’est vrai, elle avait raison…»

L’accord parfait

Au début de votre relation avec Donald, lui ai-je demandé, est-ce qu’il avait peur de vous, de votre indépendance et de votre détermination? «Ça n’a pas l’air! On est tombés en amour tellement fort, tous les deux. À l’époque, mes filles m’avaient dit que c’était sûr que, si je refaisais ma vie, ce serait avec un jeune.» Janette éclate de rire. «Donald a 20 ans de moins que moi, et je me dis souvent que c’est une bénédiction parce qu’il me garde jeune. Il ne m’a jamais prise pour une vieille. Quand l’amour est véritable, plus tu vieillis ensemble, plus tu es bien. On se le dit tous les jours qu’on est bien ensemble. Je souhaite ça à tout le monde, mais ce n’est pas facile de trouver un grand amour. Les femmes seules se vantent habituellement d’être très libres, mais on peut être libres à deux. Mon père est mort jeune homme à 87 ans. Il a eu une pneumonie, mais il était très dynamique et il était avec une femme qui avait 20 ans de moins que lui.» Voilà donc que la recette de la longévité et du bonheur s’est transmise de père en fille! 

Le mot de la fin appartient à Janette, avec qui je réaliserai, je crois, une autre entrevue dans deux ou trois ans. «Il n’y a rien de grave. Vivre est ce qui est important. Je suis une survivante qui apprécie tous les moments. C’est sûr que j’ai des petits découragements. Tu sais, moi, j’ai toujours pensé que j’allais mourir à 80 ans. Une fois rendue à 80, je me trouvais jeune. Et là, je me dis que 100 ans, c’est assez. En attendant, je vis! J’ai une belle vie, Daniel. Une vie bien remplie, et je l’apprécie.»

Le président de l’Assemblée nationale du Québec, François Paradis, a remis la Médaille d’honneur à Janette Bertrand le 25 mai dernier pour souligner «l’apport inestimable» de cette femme d’exception à l’évolution des mentalités au Québec. «Janette Bertrand a marqué l’histoire du Québec par sa profonde empathie et sa réelle détermination à mieux comprendre et faire comprendre les réalités humaines dans un but d’inclusion et d’ouverture.»

Photo : ©Assemblée nationale du Québec

Le président de l’Assemblée nationale du Québec, François Paradis, a remis la Médaille d’honneur à Janette Bertrand le 25 mai dernier pour souligner «l’apport inestimable» de cette femme d’exception à l’évolution des mentalités au Québec. «Janette Bertrand a marqué l’histoire du Québec par sa profonde empathie et sa réelle détermination à mieux comprendre et faire comprendre les réalités humaines dans un but d’inclusion et d’ouverture.»


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