Francis Reddy a un nouveau regard sur ses priorités | 7 Jours
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Francis Reddy a un nouveau regard sur ses priorités

Image principale de l'article Un nouveau regard sur ses priorités
Photo : Julien Faugère

Certains affirment qu’il n’y aurait pas de hasard, qu’il n’y aurait que des coïncidences, lesquelles permettraient aux événements de se mettre en place comme des suites logiques organisées par un magicien que j’appellerais «l’air du temps». 

C'est peut être ce qui explique qu’en ce deuxième lundi de mai, première journée d’une semaine douce et printanière, alors que je filais vers ma rencontre avec Francis Reddy, j’ai pris conscience que les multiples aléas organisationnels qui avaient repoussé celle-ci depuis plusieurs semaines devaient justement être le fruit d’une volonté planifiée par ce fameux magicien.

Pourquoi me disais-je ça? Parce que pour moi, Francis est l’incarnation du bonheur de vivre dans son sens le plus élémentaire, mais aussi le plus vrai et le plus assumé. J’oserais même avancer qu’il respire la vie à plein nez et que si, par un jour tristounet, on a besoin d’un petit remontant, c’est probablement la personne idéale à croiser pour recharger nos batteries sans que ça nous coûte un sou. Car la générosité, ça le connaît aussi.

Ça faisait une mèche que je ne l’avais pas croisé, et même si certains esprits chagrins tentaient de me faire croire que le temps avait certainement fini par altérer son vernis de bonheur inoxydable, je ne les croyais pas. Car je l’ai pratiqué pendant sept années de tournages intensifs, mon Francis de Chambres en ville, et ce, sans que jamais une once de négativisme ne pointe dans son discours. Il n’est pas juste «dans» la vie, il la personnifie dans ce qu’elle a de plus authentique.

Photo : Julien Faugère

Le récit que vous vous apprêtez à lire, et qui relate le temps passé avec lui ce matin dans un studio de photo de la Petite-Italie, risque bien de faire de vous, si vous ne l’étiez déjà, des fans finis de cet homme qui a marqué à jamais le monde télévisuel québécois avec son incarnation de Pete Béliveau.

Lorsqu’elle avait rencontré Francis, le Pete Béliveau de Chambres en ville, Louise avait été frappée par la joie de vivre qui émanait de lui.

Photo : © TVA

Lorsqu’elle avait rencontré Francis, le Pete Béliveau de Chambres en ville, Louise avait été frappée par la joie de vivre qui émanait de lui.

 

Je vais y aller avec une question directe, Francis: comment va ta vie?

Je vais te répondre tout aussi directement: elle va en fonction de la pandémie qu’on vient tous de traverser. C’est-à-dire que personne ne peut faire abstraction du gros bouleversement qu’on a connu, mais que, malgré cela, on doit quand même continuer à fonctionner, à aller vers l’avant.

Dis-moi alors, est-ce que le fait que tout le monde soit dans le même bateau devrait nous rassurer ou nous faire encore plus peur pour l’avenir?

Ça ne fait pas plus peur. C’est juste qu’il faut s’arranger pour toujours se souvenir de ce qui vient de nous arriver, de ce que nous avons traversé pendant ces deux années-là. On ne peut pas maintenant se permettre de passer par-dessus et faire comme si la vie continuait comme avant, parce que si on fait ça, il y a un maudit paquet de gens qui vont craquer.

Explique-moi ce que tu veux dire exactement...

Parce que ça recommence à bien aller, il serait trompeur de penser qu’on peut retourner sans souci à notre vie d’avant. Dans les faits, plein de gens vont rester marqués par la pandémie et ne pourront pas se remettre à fonctionner comme avant. Et dans l’optique où il est important, en société, de penser à l’autre, de penser aux autres, il va falloir revoir nos façons de mener nos vies.

Irais-tu jusqu’à dire que les deux années de pandémie constituent une période charnière dans l’histoire de ta vie, comme dans celle de l’humanité tout entière?

Complètement! Parce que ç’a été suffisamment trop long, selon moi, pour qu’on puisse se dire sans sourciller: «On repart où on était avant!» De plus, ça a eu trop d’incidences sur toutes les générations de citoyens et toutes les strates sociales: les aînés, les enfants, les jeunes adultes, les couples, les familles, et j’en passe!

En 2005, il renouait avec un acolyte de Chambres en ville, Vincent Graton, en coanimant le variété Des kiwis et des hommes.

Photo : Guy Beaupré

En 2005, il renouait avec un acolyte de Chambres en ville, Vincent Graton, en coanimant le variété Des kiwis et des hommes.

Un rôle par la suite tenu par Boucar Diouf.

Photo : Éric Carrière

Un rôle par la suite tenu par Boucar Diouf.

L’as-tu constaté autour de toi?

Certainement! Je te donne juste un exemple parmi d’autres... Chez les jeunes de 18 à 25 ans, qui étaient en plein apprentissage de leur vie d’adulte et qui ont été stoppés dans leur élan, qui ont perdu ces deux années complètes sur le plan des rapports humains, qu’est-ce qui va compenser ça? 

Mais il y a eu d’autres catastrophes dans le passé, et le monde leur a quand même survécu...

Je suis d’accord, mais ce que j’apprécierais de cette catastrophe-ci, c’est qu’elle reste gravée dans nos mémoires pour qu’on fasse les choses différemment à l’avenir, pour qu’on ne reprenne pas au point où on était, en refaisant les mêmes erreurs. Malheureusement, je crains que, dans l’avenir, on n’ait pas le courage de poursuivre ce qu’on a réussi à faire pendant la pandémie en changeant nos habitudes de vie d’un coup pour faire face au danger. 

As-tu des exemples de changements qui n’ont pas été réussis à la suite de catastrophes?

La crise économique de 1929 en est un bel exemple. J’avais effectué un exercice à l’école de théâtre, dans lequel chaque comédien représentait un acteur de la société civile choisi dans diverses sphères et faisait un monologue sur l’effet de la crise sur lui. Mais ça se limitait à bien peu par rapport à la réalité vécue par tous. Sauf que l’histoire n’a rien retenu de plus, parce que plus personne ne voulait raviver ce souvenir. Et ce fut dommage pour la suite des choses.

Dans la série Caserne 24, diffusée de 1998 à 2001, il a prêté ses traits au pompier Stéphane Beauchamps.

Photo : © Radio-Canada

Dans la série Caserne 24, diffusée de 1998 à 2001, il a prêté ses traits au pompier Stéphane Beauchamps.

Irais-tu jusqu’à dire qu’on risque de ne rien apprendre, de ne rien retenir de la période difficile qu’on a traversée tous ensemble?

Tout à fait. On sait bien que les gens ont été malades physiquement, que nombre d’entre eux en sont morts, particulièrement chez nos aînés, que la vie a été mise sur pause pour plusieurs. Mais on oublie la conséquence la plus insidieuse de la pandémie: le bouleversement psychologique que ça a provoqué chez plusieurs, et dont on est loin de mesurer les conséquences.

Tu veux dire que ce qui ne se voit pas risque de ne pas compter?

Effectivement. Il faut bien reconnaître qu’on a un système défaillant, pour ne pas dire famélique, en ce qui concerne les soins en santé psychologique et mentale. Et sur ce plan-là, tout le monde a été touché par la pandémie, y compris les psychologues qui nous soignent, qui l’ont aussi vécue personnellement et qui sont eux aussi à boutte. A-t-on des statistiques valables là-dessus? Je ne crois pas, malheureusement!

Je sens en toi une certaine appréhension pour l’avenir. Tu crains pour tes deux fils, Arthur et Philippe, peut-être?

Pas plus pour eux que pour moi, non! Je me suis inquiété pour la société tout entière. Pour la première fois de ma vie, moi qui possède une énergie vitale hors du commun, qui me levais chaque matin béatement heureux auparavant, je me laissais gagner par la torpeur ambiante. 

En dehors du fait qu’ils puissent attraper la covid, le père que tu es était-il préoccupé par l’avenir professionnel de ses fils?

Oui, par exemple pour l’aîné, qui travaille dans une boulangerie artisanale. Comme on dit souvent: une seule particule dans leur engrenage aurait pu faire sauter leur affaire. Un seul cas de covid dans leur groupe, et l’affaire pétait. Il a vécu sur la corde raide pendant deux ans, et on ne pouvait que le soutenir moralement.

Je te sens très investi dans l’idée du devoir de mémoire qu’on devrait avoir face à la covid...

Oui, je me suis investi dans cette mission, même au risque d’emmerder les gens qui sont tannés d’en entendre parler, car je crains que les conséquences de la pandémie nous accompagnent malheureusement pendant longtemps.

Photo : Julien Faugère

Tu me donnes l’impression que ça a touché quelque chose de précieux pour toi...

Exactement! Mine de rien, avec le sentiment de se protéger des attaques d’un virus qui n’a pas envie de nous quitter, j’ai peur que la société se replie sur elle-même à la suite de ça.

Pour toi, dont un des principaux objectifs de vie est de transmettre le goût de profiter des plaisirs que la nature et la vie nous offrent, ça doit avoir agi comme un super frein?

Tu ne peux pas dire plus vrai! Moi qui anime l’émission Le goût des autres, c’est comme si ça venait me dire: «Eh bien, les autres, éloigne-toi d’eux!» C’est dur à prendre!

Avec Bruno Blanchet dans la websérie La mélancolite.

Photo : © Radio-Canada

Avec Bruno Blanchet dans la websérie La mélancolite.

Ce fut sûrement plus simple pour ta double émission musicale hebdomadaire à ICI Musique, Les saisons de Francis...

Eh bien, non! En tout cas, pas au début. Imagine-toi qu’avec les restrictions sanitaires, j’ai été obligé d’enregistrer l’émission dans un placard de mon sous-sol. Assis au centre d’un amas de vêtements et d’objets hétéroclites pour étouffer le son, je devais faire mes deux émissions de trois heures de musique classique en me laissant inspirer par ce qui m’entourait. Et je te le dis, Louise, même le costume de Pete y est passé!

Maintenant que tu as retrouvé ton studio, quelles conclusions tires-tu de cette expérience?

C’est grâce à ça que j’ai été forcé d’inventer une méthode différente pour inviter les gens à écouter la musique classique et à l’aimer. En fait, mon moteur opérationnel est devenu l’espoir que j’avais envie de transmettre à tout le monde qui m’écoutait. Le hold qu’on avait mis sur le bonheur de vivre m’a emmené là. 

Et tu en gardes quoi comme souvenir?

Le souvenir d’un moment difficile, mais si inspirant qu’il a permis que désormais mes auditeurs m’écrivent comme à un ami. Ce lieu m’a ancré dans la réalité du quotidien. Quoi de mieux pour permettre aux gens de comprendre que la musique classique n’en est pas moins ancrée dans le réel, mais aussi de prendre du recul, comme me l’avait appris ma mère dans mon enfance?

Puis-je me permettre de te demander des nouvelles de ta vie de couple? Qu’est-ce que ça vous a prouvé, à toi et ta belle Brigitte, d’avoir pu traverser ces deux ans face à face et d’être encore ensemble?

D’abord, je te signale qu’on n’a pas été épargnés par la maladie, puisqu’on a tous les deux eu la covid en 2020. Mais le fait qu’on soit encore aussi heureux me porte à dire qu’on a toutes les chances du monde de l’être encore à 80 ans, 90 ans, 100 ans pourquoi pas!

Brigitte partage sa vie depuis plus de 30 ans. Le couple travaille d’ailleurs ensemble sur le développement de projets télé.

Photo : Daniel Auclair

Brigitte partage sa vie depuis plus de 30 ans. Le couple travaille d’ailleurs ensemble sur le développement de projets télé.

Que dire de plus, sinon que je leur souhaite le paradis à la fin de leurs jours — mais le plus loin possible dans le temps! Surtout, je souhaite que Francis renoue avec sa nature heureuse au plus sacrant. J’espère que nos gouvernants saisissent son message on ne peut plus politique pour le simple citoyen qu’il dit être, un citoyen dont la curiosité pour la vie n’a aucune limite.

Tout comme Guy Jodoin, Anne-Marie Losique, Guylaine Tremblay, Christian Bégin et Marc Labrèche, Francis participe à la websérie La mélancolite, une comédie de Bruno Blanchet, offerte sur ICI Tou.tv depuis le 27 avril. 

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