La folle histoire de la Manic | 7 Jours
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La folle histoire de la Manic

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«Au départ, je prévoyais faire un petit article dans Le guide de l’auto, puis je me suis rendu compte que c’était vraiment une histoire fascinante. Il y avait beaucoup plus à faire», explique Julien Amado, le journaliste à l’origine du documentaire de Vrai sur la Manic. 

L’histoire de ce coupé sport deux portes qui doit son nom à la rivière Manicouagan est tellement invraisemblable qu’on a du mal à croire aujourd’hui qu’elle est vraiment arrivée. Voici donc comment un homme parti de rien a réussi à produire en série une voiture québécoise en l’espace de deux ans à peine.

Sans un sou en poche

À l’origine de ce projet un peu fou, il y a un rêveur ingénieux. À la fin des années 1960, Jacques About, un Français venu s’installer au Québec pour travailler chez Renault Canada, se met en tête de construire sa propre voiture, dans le fond de son garage, à Longueuil, sans avoir un sou en poche. 

«Il est vraiment parti de zéro. Aujourd’hui, ce serait inimaginable d’arriver à devenir un constructeur automobile à part entière comme il l’a fait», souligne Julien Amado. Dans le Québec en pleine ébullition de l’époque, toutefois, rien ne semblait impossible.

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Pour financer ses plans, Jacques About se tourne vers les pistes de course. En 1968, notre homme fonde l’écurie Manic avec le soutien du cigarettier Gitanes et du constructeur français Grac. 

Sur les circuits de Saint-Jovite et de Mosport, les performances de la formule C Manic Grac ne passent pas inaperçues. De quoi donner du crédit à Jacques About et attirer l’attention de nouveaux investisseurs comme Bombardier, la Caisse de dépôt et la famille Steinberg pour développer une voiture de route.

Un démarrage fulgurant

L’aventure de la Manic GT est lancée. Un prototype est présenté au Salon de l’auto sport de Montréal, en avril 1969. Associé au projet de Jacques About, le chef mécanicien Maurice Gris se souvient qu’il manquait une des deux portes à la voiture, conçue à la hâte. 

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Un an plus tard, de retour au Salon de Montréal, la Manic GT est présentée dans sa version de production et rencontre un franc succès. Le carnet de commandes se remplit rapidement. 

À l’été 1970, Jacques About met en chantier la construction d’une usine Manic de 60 000 pi2 à Granby, après avoir produit les premiers modèles à Terrebonne. Le Québécois d'adoption se donne pour objectif de produire cinq voitures par jour.

Jacques About, fier de sa création.

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Jacques About, fier de sa création.

Le 1er janvier 1971, l’usine flambant neuve de Granby est inaugurée. Quarante emplois sont créés. Malheureusement, le 8 juin 1971, après avoir construit une bonne centaine de voitures, l’entreprise doit déjà mettre la clé sous la porte. 

Ironie du destin, la fermeture de l’usine survient quelques jours avant que soit reçu le feu vert pour une commercialisation à grande échelle de la Manic GT aux États-Unis.

Un rêve au goût d’inachevé

Comment expliquer cette fin abrupte, puisqu’il semblait y avoir un marché important qui attendait le petit coupé sport québécois aux faux airs de Lotus Europa? 

Le «péché originel» du projet a été de trop se reposer sur Renault, qui devait fournir plusieurs pièces essentielles de la voiture, dont le moteur et le châssis, empruntés à la Renault 8. Or, le constructeur français n’a jamais vraiment montré un grand intérêt pour la Manic.

Agence QMI

Quand Renault a cessé de livrer ses pièces au constructeur québécois, Jacques About s’est retrouvé dans l’incapacité de répondre aux commandes, ce qui l’a obligé à mettre prématurément un terme à sa folle équipée. 

«On a beaucoup dit que Renault avait coupé les vivres à Manic. En fait, précise Julien Amado, c'était une toute petite entreprise qui lui achetait peu de pièces. C’était un petit partenaire d’affaires qui n’était pas n’était pas une priorité pour Renault, qui avait déjà de la difficulté à produire ses propres voitures au Québec. Mais il ne faut pas penser que c’était fait sciemment. Renault n’a pas voulu couler la Manic.»

Que reste-t-il aujourd’hui de cette aventure incroyable? Sur les 150 et quelques voitures produites, il n’y en aurait plus qu’une trentaine encore en circulation, selon les estimations du journaliste du Guide de l’auto. 

«Il y en a quelques-unes aux États-Unis, il y en a deux en France, dont une qui appartient à Serge Soumille, le dessinateur de la Manic. Ce dernier est retourné en France en 1971, peu de temps après la fermeture de l’usine. Au Québec, il y en aurait une dizaine en état de rouler. Il y en a peut-être encore d’autres dans des granges qui ont été mises de côté sans qu’on le sache.»

Les maniaques de la Manic

De temps à autre, il arrive aussi qu’on voie paraître des petites annonces de Manic à vendre, des véhicules plus ou moins rouillés. «J’ai vu passer des épaves à 2000 $ et d’autres voitures à 20 000 $», témoigne Julien Amado – une Manic GT neuve se négociait entre 2200 $ et 3400 $ au début des années 1970. 

Couverture d'une brochure promotionnelle de l'époque.

«Éventuellement, cette voiture pourrait commencer à prendre de la valeur parce qu’il y en a très peu. Pour l’instant, elle n’est pas très recherchée, même s’il y a quelques passionnés qui sont fous de la Manic.»

Ce petit groupe de passionnés s’attache aujourd’hui à faire vivre l’héritage de Jacques About, décédé en 2013. «C’est vrai que l’histoire finit mal, mais maudit que c’est une belle histoire!» juge l’homme politique Gérard Deltell, qui fait partie de ces «maniaques de la Manic», comme il les appelle. 

Avec son documentaire, Julien Amado a également cherché à réhabiliter une voiture trop vite tombée dans l’oubli. «C’est une voiture qui a des défauts, c’est certain, mais elle était aussi assez novatrice pour son époque. La Manic avait des freins à disque et des suspensions indépendantes, ce qui n’était pas du tout commun.»

Le témoignage d’un passionné

En l’espace d’un an et demi, Gérard Deltell a mis la main sur trois Manic, dont une qu’il a retapée avec l’aide d’un mécanicien. C’est cette voiture, qui porte le numéro de série 104, qu’on peut voir dans le documentaire de Julien Amado. «L’histoire de la Manic m’a toujours fasciné», lance l’homme politique. 

«L’histoire de la Manic m’a toujours fasciné», dit Gérard Deltell.

Collection personnelle Gérard Deltell

«L’histoire de la Manic m’a toujours fasciné», dit Gérard Deltell.

«Il n’y a strictement rien de rationnel là-dedans, c’est juste une histoire de passion. Quand j’ai récupéré la 104, c’était un tas de rouille, et maintenant elle roule. Faire rouler l’histoire m’intéresse!»

«Il faut être un peu acrobate pour se glisser à l’intérieur, mais quand on est aux commandes de cette voiture, on retrouve le plaisir de la conduite automobile de l’époque. Aujourd’hui, les voitures sont ultracon­fortables, alors qu’il y a 50 ans on faisait corps avec la voiture et avec la route.»

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Le documentaire La Manic est offert sur Vrai.

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