Pierre Bruneau serein face à son départ de la télévision | 7 Jours
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Pierre Bruneau serein face à son départ de la télévision

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Photo : Julien Faugère

Le 16 juin, Pierre Bruneau quittera son poste de chef d’antenne à TVA après 46 ans de loyaux services. Le passionné d’actualité a été un observateur brillant et empathique de l’évolution de la société québécoise. Nous lui souhaitons une bonne retraite bien méritée! 

Pierre Bruneau a fait ses débuts à TVA l’année où le Parti québécois de René Lévesque a pris le pouvoir.

Photo : Archives Le Journal de Montréal

Pierre Bruneau a fait ses débuts à TVA l’année où le Parti québécois de René Lévesque a pris le pouvoir.

Monsieur Bruneau, comment vous sentez-vous à quelques jours de votre dernier bulletin de nouvelles?

Je me sens très bien. Sérieu­sement, j’assume depuis tellement longtemps la décision de prendre ma retraite que je suis très serein. J’ai même hâte! Je n’ai pas de nostalgie ou de regret. J’ai fait ce que j’ai aimé pendant toutes ces années. J’ai retardé mon départ en raison de la pandémie et de la guerre, mais maintenant, c’est le moment.

Comment imaginez-vous votre dernier bulletin?

Aucune idée, je n’y pense même pas! Je crois que le moment le plus important dans le processus de retraite a été de l’annoncer aux gens. J’ai décidé de le faire moi-même car, évidemment, je savais que lorsque je ferais part de ma décision à mes collègues, la nouvelle pourrait finir par s’ébruiter. J’aimais mieux l’annoncer aux téléspectateurs avant qu’ils l’apprennent dans les médias.

Qu’est-ce que votre métier de chef d’antenne vous a apporté de plus précieux au fil des ans?

Il m’a permis d’être sensible aux préoccupations des gens. Quand ceux-ci nous adoptent en tant que chef d’antenne, une connexion s’établit. Ce lien et cette crédibilité prennent des années à bâtir. Mon métier m’a apporté un échange avec les téléspectateurs, que j’ai eu la chance de voir évoluer non seulement d’année en année, mais aussi de génération en génération.

En 1977.

Photo : © TVA

En 1977.

En 1982.

Photo : © TVA

En 1982.

En 1987.

Photo : © TVA

En 1987.

Comment votre travail a-t-il évolué depuis vos débuts?

Quand j’ai commencé, il y avait deux chaînes: Radio-Canada et Télé-Métropole, qui allait devenir TVA. À cette époque, lorsque nous avions besoin d’un reportage en provenance d’Ottawa, ça prenait au moins trois heures pour le recevoir, puisqu’on l’envoyait à Montréal par autobus. Aujourd’hui, il y a les médias sociaux, les changements technologiques, les directs partout dans le monde qui permettent de parler à quelqu’un en Ukraine en une fraction de seconde... Pour moi, ç’a été beaucoup d’adaptation, mais aussi beaucoup de plaisir, de voir évoluer notre façon de faire afin de permettre aux téléspectateurs d’être encore plus branchés sur l’actualité. 

Depuis que Pierre Bruneau a fait ses débuts à l’antenne, son travail a beaucoup changé, notamment en raison de l’évolution des technologies de l’information.

Photo : Julien Faugère

Depuis que Pierre Bruneau a fait ses débuts à l’antenne, son travail a beaucoup changé, notamment en raison de l’évolution des technologies de l’information.

Rétrospectivement, auriez-vous fait des choses différemment?

Non, je n’ai jamais pensé à ça. Dans ce métier, il faut s’adapter aux événements. C’est quand on arrive au pont qu’on traverse la rivière.

Pensiez-vous atteindre cette longévité au poste de chef d’antenne?

Au début, je pensais que j’étais là pour cinq ans et que j’étais assis sur un siège éjectable. On me demandait surtout d’être performant; c’était une considération importante pour une chaîne privée comme TVA. Je ne pense pas qu’on m’aurait gardé tout ce temps si la performance n’avait pas été là au quotidien. Au fil du temps, on a toutefois tranquillement pris en compte d’autres préoccupations. En regardant les Américains, les décideurs se sont aperçus qu’en plus de la performance d’un chef d’antenne, la complicité qu’il entretenait avec son public avait une grande importance dans son rendement. 

Grand favori du public, Pierre Bruneau a remporté de nombreux prix au fil des ans.

Photo : Julien Faugère

Grand favori du public, Pierre Bruneau a remporté de nombreux prix au fil des ans.

Avez-vous déjà été submergé par l’émotion durant un bulletin de nouvelles?

C’est arrivé lors du drame de Polytechnique, en 1989, qui est survenu un an après le décès de mon fils Charles. J’ai perdu pied en ondes. Nous avions commencé le bulletin de nouvelles en annonçant que des coups de feu avaient été entendus à Polytechnique, puis que 2, 4, 6... 14 femmes avaient été abattues. Pendant un instant, je me suis mis dans la peau d’un parent qui, arrivé sur les lieux, apprenait que sa fille se trouvait parmi les victimes. Tout mon deuil m’a envahi de nouveau, et j’ai trouvé ça très difficile. Ça a duré environ trois secondes, et je me suis ressaisi pour ne pas me laisser emporter par l’émotion. Mais je dois dire que la compassion a toujours été présente dans mon métier, que ce soit envers un itinérant ou une mère dont les enfants ont été enlevés par un ex-conjoint. 

Le soir de la tuerie à l’école Polytechnique, le chef d’antenne été submergé par l’émotion lorsqu’il a imaginé la réaction des parents des victimes.

Photo : Archives Le journal de Montréal

Le soir de la tuerie à l’école Polytechnique, le chef d’antenne été submergé par l’émotion lorsqu’il a imaginé la réaction des parents des victimes.

Photo : Archives Le journal de Montréal

Et, au contraire, avez-vous vécu de grandes joies en ondes?

Oui, plusieurs. La joie régnait notamment à l’époque de mon arrivée à TVA, car le Parti québécois avait pris le pouvoir. Cette effervescence n’était pas uniquement due à cette formation politique, mais aussi — surtout — à l’affirmation du fait français au Québec. Le tournant du millénaire a également été une période excitante. Nous ne savions pas trop où nous allions, mais nous savions d’où nous venions et nous avions espoir en l’avenir. Les grandes réalisations de Québécois m’ont également apporté beaucoup de joie, que ce soit le rayonnement mondial de Céline Dion, du Cirque du Soleil ou d’un hockeyeur. Finalement, j’ai annoncé au quotidien des moments réjouissants. À travers des situations qui paraissent sombres, il y a toujours un peu de lumière, et c’est elle que j’essaie de mettre en évidence.

Au cours de sa longue carrière, le chef d’antenne a travaillé aux côtés de personnalités comme Claude Charron (photo) et Paul Larocque.

Photo : © TVA

Au cours de sa longue carrière, le chef d’antenne a travaillé aux côtés de personnalités comme Claude Charron (photo) et Paul Larocque.

Avec Paul Larocque.

Photo : © TVA

Avec Paul Larocque.

Avez-vous déjà eu un fou rire en direct?

Bien sûr! Je me rappelle une soirée électorale, au moment où Pierre Karl Péladeau était le chef du Parti québécois; un chroniqueur avait fait l’erreur de le nommer «monsieur Pédalo». Je n’étais pas là pour m’esclaffer, mais il faut apprendre à surfer rapidement sur la vague quand ce genre de cocasserie arrive pour ne pas mettre les gens mal à l’aise.

Depuis 50 ans, vous êtes un témoin privilégié de notre société. Avez-vous déjà eu envie de faire le saut en politique afin que votre vision des choses puisse profiter aux autres?

Jamais. J’ai pourtant reçu des offres de toutes les formations politiques! Il faut des gens pour aller en politique, mais il en faut aussi pour témoigner de ce qui s’est passé. J’ai réalisé au fil des ans que tous les petits «tiroirs» de mémoire que j’ai en moi et que j’ouvre au moment opportun sont nécessaires dans un monde de communication. C’est un privilège d’avoir connu ceux qui ont pris des décisions, d’avoir été témoin de leurs choix, et de pouvoir comparer et rapporter ces informations. Je ne peux malheureusement léguer cette expérience à personne d’autre.

Vous laissez de grands souliers à chausser. Quel conseil avez-vous pour la personne qui vous succédera?

Aucun, sinon: «Sois toi-même, n’essaie pas d’imiter qui que ce soit.» À mes débuts dans le métier, j’avais peu de modèles. Il y avait Bernard Derome, qui s’installait à Radio-Canada, et quelques Américains, comme Peter Jennings. J’ai vite compris que je devais avoir ma propre personnalité. Pourquoi les gens voudraient-ils me voir si je copiais quelqu’un d’autre? Le fait d’avoir perdu un enfant et de rendre les nouvelles avec la compassion que je dégage a permis aux téléspectateurs de se reconnaître en moi. Ils se sont dit: «Ce gars-là ne nous raconte pas d’histoires, il est comme nous.»

Le père de famille a été l’un des fondateurs de la Fondation Centre de cancérologie Charles-Bruneau, pour laquelle il recueille toujours des fonds. Son fils Charles est décédé des suites d’une leucémie en 1988.

Photo : Bruno Petrozza

Le père de famille a été l’un des fondateurs de la Fondation Centre de cancérologie Charles-Bruneau, pour laquelle il recueille toujours des fonds. Son fils Charles est décédé des suites d’une leucémie en 1988.

Qu’avez-vous planifié pour l’été?

La saison va passer vite. En juillet, en raison de la visite du pape au Québec, je prévois aller au bureau pour réaliser quelques émissions spéciales. À l’automne, il y aura les élections. Ensuite, nous allons penser à nous. Déjà, ma vie a pris un tout autre rythme, et notre propriété montréalaise a été vendue. J’ai annoncé que je quittais mon poste le 24 mars et, le lendemain, je déménageais à la campagne.  

Avec sa femme, Ginette St-Cyr. Le couple envisage désormais de couler des jours paisibles à la campagne.

Photo : Julien Faugère

Avec sa femme, Ginette St-Cyr. Le couple envisage désormais de couler des jours paisibles à la campagne.

En direct de l’univers: Une soirée réjouissante 

Pierre Bruneau garde des souvenirs réjouissants de son passage à En direct de l’univers, en avril. «Depuis 10 ans, l’équipe m’invitait chaque saison, mais je devais refuser à cause de mon contrat d’exclusivité avec TVA. Quand j’ai annoncé ma retraite, la chaîne a ouvert les vannes, et j’ai enfin pu dire oui. C’est incroyable: l’émission a été montée en deux semaines. Le long questionnaire musical que les invités remplissent habituellement, j’y ai répondu au téléphone avec Josée Beaudoin, la sœur de France. Je n’ai pas réfléchi longuement à mes choix de chansons, mais je n’en regrette aucun. Beaucoup de numéros m’ont épaté au cours de la soirée, particulièrement celui de mon bon ami Paul Doucet, qui a relevé le défi de La vente aux enchères, de Gilbert Bécaud, et celui de Martin Deschamps, qui a chanté La danse à St-Dilon. J’ai aussi été très touché de voir mes collègues, tous médias confondus, interpréter Quand les hommes vivront d’amour», se remémore le chef d’antenne.

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