Un baby-boom sans précédent! | 7 Jours
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Un baby-boom sans précédent!

Histoire

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L’avocat et homme d’affaires Charles Vance Millar était un farceur qui aimait tester la nature humaine. Avait-il une idée de l’ampleur et des débats qu’allait susciter sa dernière blague – son testament? On ne le saura jamais, ce qui n’empêche pas que l’histoire entourant le Great Stork Derby mérite largement d’être racontée!

Enfant unique d’un couple de fermiers d’Aylmer, en Ontario, Charles Vance Millar était un avocat et un riche homme d’affaires reconnu pour aimer les courses de chevaux et jouer des tours, et son testament a été à la hauteur de sa réputation. Bien qu’associé dans un bureau d’avocats et président de la brasserie O’Keefe, Charles Millar est demeuré relativement peu connu jusqu’à sa mort, le 31 octobre 1926. 

Peu de temps après, toutefois, les journaux ont commencé à faire état de clauses inhabituelles dans le testament du célibataire de 72 ans. Ses dernières volontés étaient teintées d’une grande dose d’humour noir, ce que l’avocat admettait d’emblée à même le document – il le qualifiait même d’inhabituel et de capricieux. 

Charles Vance Millar

Wikimedia Commons

Charles Vance Millar

N’ayant pas de personnes à charge ou de proches parents, il y déclarait: «Aucun devoir ne m’incombe de laisser des biens à ma mort, et ce que je laisse est la preuve de ma folie de rassembler et de conserver plus que ce dont j’avais besoin au cours de ma vie.»

Par exemple, l’avocat léguait ses parts du Ontario Jockey Club à trois hommes. Deux étaient connus pour leur opposition aux paris hippiques, le troisième était le propriétaire d’un hippodrome, et les trois ne pouvaient obtenir leur héritage que s’ils formaient un groupe! 

Une autre disposition précisait qu’il léguait sa maison de vacances jamaïcaine à trois avocats connus pour se détester et stipulait que s’ils voulaient vendre la propriété, l’argent devait alors être remis aux pauvres de la capitale du pays. 

Une autre encore impliquait un groupe d’hommes d’Église qui s’opposaient à l’alcool et des actions de la brasserie O’Keefe... qu’il ne détenait pas vraiment!

Toutefois, c’est la clause 9 qui a le plus retenu l’attention. Il y demandait que le reste de l’argent de sa succession soit investi et que, au moment du 10e anniversaire de sa mort, elle soit monnayée et remise à la femme qui aura donné naissance au plus grand nombre d’enfants, à Toronto, au cours de ces 10 années. Advenant une égalité, la somme devait être divisée en parts égales entre les gagnantes.

Cette «blague» d’outre-tombe a fini par donner lieu à un baby-boom sans précédent dans l’histoire du pays, une course aux bébés baptisée Great Stork Derby (le grand derby de la cigogne), ce qui a fait jaser un peu partout dans le monde à l’époque. 

Elle a aussi fait de Millar un personnage parmi les plus excentriques qui a pris plus d’espace médiatique que tout autre sujet dans les journaux torontois entre les deux grandes guerres.

La nature humaine

Selon des connaissances de Millar, celui-ci aimait étudier la nature humaine en laissant, sans être vu, un dollar sur le trottoir et en se cachant pour observer, sur le visage des passants, la bataille intérieure qui se jouait en eux pour décider s’ils allaient se pencher pour ramasser l’argent ou le laisser sur place. 

Le colonel John Bruce, qui a agi comme témoin pour son testament, a par ailleurs soutenu que le Stork Derby était une sorte de protestation. 

«Millar croyait qu’une grande partie de la misère humaine et de la pauvreté était un résultat de la procréation incontrôlée, qu’il attribuait à son tour à la censure en vigueur en Ontario sur les moyens de contraception, a-t-il déclaré au Maclean’s, en 1952. Charlie espérait qu’en braquant les projecteurs sur la procréation effrénée, il ferait de nous la risée du monde et forcerait le gouvernement, honteux, à légaliser la limitation des naissances.»

John Nagle, époux de Kathleen, l’une des quatre gagnantes du Stork Derby, avec ses neuf enfants.

Toronto Star via Getty Images

John Nagle, époux de Kathleen, l’une des quatre gagnantes du Stork Derby, avec ses neuf enfants.

Le testament de Millar était en quelque sorte voué à tester la morale ainsi que l’avidité de la nature humaine, et il a donné lieu à de nombreux litiges. Le gouvernement ontarien a notamment essayé de contester la valeur juridique du testament, et des membres de la famille éloignée de Millar résidant aux États-Unis ont tenté de faire invalider la clause 9 pour obtenir la cagnotte du Stork Derby. 

En bref, le document que l’avocat avait rédigé avec grand soin a survécu à pas moins de 10 ans de contestations!

Des Années folles à la Grande Dépression

À cette histoire déjà insolite, des circonstances imprévisibles sont venues ajouter une certaine ironie. La mort de Millar est survenue pendant les Années folles, une période de croissance économique et d’insouciance, ce qui a contribué à ce que son testament soit d’abord considéré comme une blague plutôt grossière. 

Puis, la Grande Dépression est arrivée, et le chômage élevé ainsi que la pauvreté ambiante ont fait en sorte que la cagnotte du Stork Derby est littéra­lement devenue un rêve à atteindre pour de nombreuses familles, qui ont exposé à certains risques la santé et le bien-être des leurs pour tenter de le mériter.

La course a largement été relatée dans les journaux, qui en ont fait leurs choux gras pendant 10 ans. 

Des années plus tard, un journaliste assigné à l’affaire à l’époque l'a commentée dans Maclean’s: «Avec le recul, ce dont je me souviens le plus, c’est l’odeur des nombreux enfants vivant dans des maisons en mauvaise condition, le discours contre nature sur la richesse que tenaient des femmes pauvres et fatiguées, et la résignation des maris dont les pouvoirs procréateurs faisaient soudainement les manchettes dans le monde.»

Pendant que tout le monde voyait son argent partir en fumée, la succession de Millar, elle, prenait de la valeur. À sa mort, Millar détenait une participation dans un futur tunnel entre Windsor et Détroit, qui n’était alors vu que comme un rêve de promoteur et n’avait pour ainsi dire aucune valeur à ce moment-là. 

Toutefois, le tunnel a vu le jour en 1930, et la valeur des parts de Millar a monté en flèche. Résultat: quand elles ont été converties en argent, elles valaient environ 750 000 $! Comble de l’ironie, on a évalué que si ce n’avait été des parts dans ce tunnel, la cagnotte du Stork Derby n’aurait été que de quelques milliers de dollars.

Et la gagnante est...

Au cours de ses cinq dernières années, la course aux bébés gagnait de plus en plus d’attention, et la liste des meneuses était régulièrement ajustée selon l’arrivée de nouvelles participantes. 

Puis, la fin du concours a à nouveau donné lieu à la controverse et à de nouvelles contestations. Parmi les femmes qui ont réclamé le prix, plusieurs avaient risqué leur vie pour donner naissance à autant de bébés, ce qui n’a pas manqué de choquer l’opinion publique. 

Certaines ont eu un ou plusieurs enfants mort-nés durant la course, et elles ont été disqualifiées pour cette raison. Une femme a même été disqualifiée parce que son mari était un immigrant sans papiers. 

Finalement, après une autre année de litiges devant les tribunaux, ce sont quatre femmes ayant accouché de neuf enfants en 10 ans qui ont été déclarées gagnantes: Annie Smith, Alice Timleck, Kathleen Nagle et Isobel MacLean. 

Deux autres femmes ont obtenu de plus petites sommes d’argent à la suite d’accords à l’amiable, qui ont mis fin aux procédures judiciaires de même qu’à cette grande épopée qu’a été le Stork Derby de Charles Vance Millar.

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