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Montréal et la bombe

Le jour de l’explosion de la bombe atomique à Hiroshima, «la grande majorité des employés» du Laboratoire de Montréal n’avaient encore qu’une idée vague du but réel de leur travail.
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Le jour de l’explosion de la bombe atomique à Hiroshima, «la grande majorité des employés» du Laboratoire de Montréal n’avaient encore qu’une idée vague du but réel de leur travail.

Saviez-vous qu’un laboratoire secret voué à la recherche nucléaire était en activité à Montréal lors de la Deuxième Guerre mondiale?

Même si ce n’est plus un secret depuis fort longtemps, l’histoire surprenante du Laboratoire de Montréal – qui a joué un rôle dans la création de la bombe H et dans le déclenchement de la guerre froide – demeure méconnue. L’ingénieur Gilles Sabourin vient corriger cette lacune avec un livre: Montréal et la bombe

C’est à la suite d’une conférence sur l’histoire nucléaire, à laquelle Gilles Sabourin a assisté et qui traitait notamment du Laboratoire de Montréal, que l’ingénieur a réalisé que personne n’était vraiment au courant de ce pan de notre histoire. Il a donc commencé à effectuer des recherches et des lectures qui l’ont mené à vouloir raconter cette histoire. 

Éditions Septentrion

Il la raconte d’ailleurs ainsi: comme une histoire. Il réussit le tour de force de rendre un sujet plutôt complexe aussi vivant et captivant qu’un roman d’espionnage. 

La course commence

En 1940, au moment où la France vient de tomber sous le joug des nazis, les Anglais apprennent que la masse d’uranium nécessaire à la fabrication d’une bombe nucléaire est de l’ordre du kilogramme, alors que, jusque-là, on supposait qu’il en fallait plusieurs tonnes, ce qui rendait sa fabrication irréaliste. 

Dès lors, l’Angleterre réalise que cette nouvelle arme a le potentiel de mettre fin à la guerre. En théorie, bien sûr, puisque sa conception est loin d’être arrêtée, quoique des indices semblent indiquer que l’Allemagne, qui a toutes les ressources pour se lancer dans une course effrénée pour concevoir une bombe nucléaire, a déjà entamé des préparatifs pour la construction d’un tel engin.

C’est ainsi que le Royaume-Uni se lance dans le développement de l’arme atomique, alors que le pays croule sous les bombardements des Allemands. Le projet s’établit sous le nom de code Tube Alloys, une expression nébuleuse qui signifie «alliages de tubes», qui semble indiquer une activité liée à l’aéronautique. 

Puis, en février 1943, après des débuts rendus difficiles par la guerre et par le fait que la science de l’atome en est encore à ses balbutiements, le projet est déplacé à Montréal, où l’on espère trouver sur place les ressources pour explorer l’avenue d’une bombe au plutonium. 

Le Laboratoire fait d’abord son nid au sein d’un bâtiment mis à sa disposition par l’Université McGill sur le flanc du mont Royal, rue Simpson, avant de s’installer dans l’aile ouest du tout nouveau bâtiment principal de l’Université de Montréal, de l’autre côté de la montagne.

Tube Alloys versus Manhattan

Pendant que Tube Alloys se développait en Angleterre, ce qui allait devenir le projet Manhattan prenait forme aux États-Unis, notamment avec les travaux du physicien Enrico Fermi. 

«Puis a eu lieu l’attaque de Pearl Harbor, relate M. Sabourin, à la suite de laquelle le projet Manhattan a obtenu des moyens considérables – jusqu’à 100 000 personnes y ont travaillé, alors que le Laboratoire de Montréal a compté, à son apogée, 400 employés – et est rapidement tombé sous le contrôle de l’armée américaine.» 

«S’il n’y avait pas eu Pearl Harbor, il n’y aurait pas eu “la bombe”. Les Américains n’auraient jamais mis autant d’efforts et de moyens pour la développer.»

Le rôle du Laboratoire de Montréal – qui était demeuré sous direction civile – était la production de matières pour une éventuelle bombe, mais pas la conception ou la fabrication de la bombe elle-même. 

Toutefois, avec son livre, Gilles Sabourin nous apprend entre autres que le Canada a indirectement participé aux bombardements sur Hiroshima et Nagasaki, notamment par le savoir acquis au Laboratoire de Montréal. 

Le Canada, puissance nucléaire

Ce qui étonne toutefois, c’est que Montréal et la bombe nous apprend aussi que, après la guerre, le Canada était le pays le plus avancé, derrière les États-Unis et le Royaume-Uni, en ce qui concerne le développement de la bombe atomique. 

Il aurait très bien pu fabriquer des bombes au plutonium et devenir une puissance nucléaire, mais le gouvernement a plutôt décidé de poursuivre le développement de l’énergie nucléaire pour fournir de l’électricité et des radio-isotopes pour le traitement de cancers. 

«Le Canada avait la capacité de le faire, mais politiquement, c’était moins évident, nuance Gilles Sabourin. On peut d’ailleurs dire que s’il était impliqué, de façon mineure, dans la bombe qui a découlé du projet Manhattan, le Canada est un des seuls pays dans le monde à avoir consciemment pris la décision de ne pas fabriquer d’arme nucléaire.»

Les recherches entamées au Laboratoire de Montréal se sont ainsi poursuivies après la guerre, notamment dans le domaine du traitement des cancers par la radiothérapie. «C'est vraiment les premiers traitements qui réussissent à détruire les cellules cancéreuses», explique M. Sabourin.

Les premiers appareils de radiothérapie ont été fabriqués au Canada, et ils découlent de découvertes qui ont été faites dans le cadre des recherches effectuées au Laboratoire de Montréal.

La guerre froide a commencé chez nous

À l’histoire du Laboratoire de Montréal se mêle aussi une affaire d’espionnage. «On a fait la découverte des premiers espions russes au Canada», indique l’auteur. 

La première preuve avérée d’espionnage soviétique en territoire allié, l’affaire Gouzenko, a révélé les efforts de Staline pour voler des secrets pouvant mener les Soviétiques à détenir plus rapidement l’arme nucléaire. 

Toute sa vie après sa défection, Igor Gouzenko a porté un masque en public pour garder l’anonymat, de crainte d’être attaqué par les services secrets soviétiques.

Montreal Star / Bibliothèque et Archives Canada / PA-129625

Toute sa vie après sa défection, Igor Gouzenko a porté un masque en public pour garder l’anonymat, de crainte d’être attaqué par les services secrets soviétiques.

Igor Gouzenko était un fonctionnaire de l’ambassade soviétique à Ottawa, et il était responsable du chiffrement sous les ordres du colonel Nikolai Zabotine, membre du GRU (les services secrets de l’armée russe), chargé de l’espion­nage au Canada. 

Ayant appris qu’il serait rapatrié en URSS, Gouzenko craint que son retour soit le signe qu’il a commis une faute, synonyme de sanction, voire d’emprisonnement dans la Russie stalinienne. 

Il prend donc la décision de faire défection et part avec de nombreux documents qui prouvent l’existence d’un vaste réseau d’espions au Canada visant notamment les programmes de recherche militaire, dont les recherches atomiques. 

Cette portion du livre de M. Sabourin se lit comme un roman! À quel point les secrets canadiens ont-ils servi les Russes dans la fabrication de leur bombe? «C’est une question qui “fait débat”, répond M. Sabourin. Ce qui est clair, c’est que les renseignements obtenus par les espions infiltrés dans le projet Manhattan ont été beaucoup plus utiles.»

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