Janette Bertrand poursuit sa mission pour l’égalité entre les hommes et les femmes | 7 Jours
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Janette Bertrand poursuit sa mission pour l’égalité entre les hommes et les femmes

Image principale de l'article Elle poursuit sa mission pour l’égalité
Photo : Karine Lévesque

Depuis sa tendre enfance, ce que Janette Bertrand a vu et vécu a alimenté sa colère: les inégalités entre les sexes et les injustices envers les femmes l’ont portée au combat. L’autrice a fait de la colère un puissant moteur pour changer les choses. À 96 ans, avec son roman Un homme, tout simplement, la suite d’Un viol ordinaire, elle suggère quelques pistes de réflexion et des solutions pour qu’hommes et femmes puissent se rejoindre sur d’autres bases.

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Madame Bertrand, avec votre nouveau roman, vous aviez à cœur de proposer des pistes de solution...
Oui, c’est ce que je souhaitais. Il fallait conclure que si les hommes ne nous aident pas, s’ils ne demandent pas d’aide, il y aura un clivage entre eux et nous. Comprendre ce qu’est le respect, le consentement, c’est important. En tant qu’autrice, je me suis demandé comment ça se passait dans des groupes d’hommes. J’ai eu la chance d’y être invitée et de voir ce qui s’y passe. 

Avez-vous le sentiment que les choses s’améliorent?
Oui, elles s’améliorent. Je vois mes petits-fils et leurs amis: ils ont découvert la paternité. Plusieurs nouveaux pères prennent soin des enfants comme les femmes. C’est un grand pas. Alors oui, on avance. Ce livre est dédié aux hommes qui, je l’espère, vont le lire ou bien leur blonde en discutera avec eux. Je ne souhaite pas que les hommes changent, je souhaite qu’ils s’améliorent. 

Ça force l’admiration de constater qu’à 96 ans, vous poursuivez votre mission...
Tout à fait. Si j’ai été si en colère dans ma vie, c’est que je ne voulais pas que mes filles subissent le harcèlement que j’ai vécu. J’ai toujours lutté pour faire ma place. Les gars font leur place, tout le monde leur pousse dans le dos tandis que nous, nous devons nous pousser nous-mêmes. Il faut que ça change. Je suis toujours en colère, entre autres, qu’on se fasse mettre des bâtons dans les roues parce qu’on est une femme. À travail égal et talent égal, on gagne 74 % du salaire des hommes...      

Cette indignation a-t-elle pris source dans votre enfance?
Oui. J’étais très soumise, à l’école. Je ne parlais pas, mais je voyais l’injustice partout. Mes frères faisaient leur cours classique. Je voulais aller à l’université. Mon père m’a plutôt offert un manteau de chat sauvage — dont je n’ai pas voulu — car, disait-il, je n’avais pas besoin d’étudier pour laver des couches... J’ai été témoin d’injustices partout, du pouvoir des hommes. Les gars avaient de l’argent. Mes frères avaient de l’argent, mais pas moi. Mon père disait que c’était à mon cavalier de payer. C’était un homme bon, mais de son époque. Je demandais de moins en moins de sous, car je passais pour fine. Je voulais être aimée.      

Photo : Karine Lévesque


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Si je ne m’abuse, c’est quelque chose qui ne vous a jamais quittée...
À l’époque, élever des enfants, c’était les rabaisser. Comme je faisais de la dyslexie, les sœurs disaient que j’étais paresseuse, menteuse. Chez nous, on disait que je ne travaillais pas assez. Il n’y avait jamais d’encouragements.

Avez-vous réussi à colmater cette brèche?
En écrivant ma biographie, j’ai fait la paix avec ma mère. Toutes les femmes n’aimaient pas avoir des enfants; c’était son cas. Il a fallu que je raisonne le cas de ma mère et j’ai compris qu’elle avait fait ce qu’elle pouvait, comme moi j’ai fait avec mes enfants. Je donne tout ce que j’ai à donner. Je ne peux pas faire plus. Mes parents se sont mariés en 1914 pour éviter que mon père parte à la guerre. Ils étaient nombreux à se marier avec n’importe qui. Ça n’a pas fait des mariages d’amour.

Vous avez connu l’époque où une femme ne pouvait avoir un compte de banque...
Oui. Pas le droit de vote. Pas le droit d’acheter une maison seule. Pas d’accès à son corps. Pour être ligaturée, une femme devait demander l’autorisation à son mari! Outre la Révolution tranquille, il y a eu la révolution des femmes, mais on n’en parle jamais. Il n’y a pas eu de sang versé. J’ai souvent été remise à ma place. Ce que je pourrais raconter à ce sujet est sans fin.

C’est une longue bataille à livrer...
Oui, et c’est une bataille fatigante. Toute ma vie, j’ai osé traverser ce qui me séparait des hommes. Plusieurs hommes me détestent. Des femmes me disent que leur mari m’haït. Les hommes ont peur que leur épouse devienne comme moi, comme si c’était menaçant. Des hommes âgés m’appellent encore madame Jean Lajeunesse. Si ce n’est pas me remettre à ma place... Et quand on remet les femmes à leur place, remarquez que c’est toujours en dessous. Ce qui peut sembler menaçant aux yeux de certains, c’est que je vis depuis 40 ans avec un homme plus jeune, chose que les hommes se permettent depuis toujours, mais que les femmes ne s’étaient jamais permise. C’était des perverses qui faisaient ça!

Quelle commotion vous aviez créée en nous présentant votre homme!
On disait que c’était mon p’tit jeune. On me taxait de cougar. Le mot m’horripile. C’est un prédateur, un chasseur. Le monde entier m’aurait dit que j’étais une perverse, je savais que je ne l’étais pas. Mes filles et mon fils étaient ravis que je refasse ma vie. Lors de notre première sortie à Donald et moi, les gens se poussaient du coude en disant: «Regarde-la donc avec son p’tit jeune.»

Photo : Patrick Seguin


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Quel effet cela vous faisait-il?
J’étais en amour, lui aussi, et ça ne nous a rien fait. Notre amour était plus grand que ça. Donald est rendu à 77 ans... Ce n’est plus mon p’tit jeune, c’est mon p’tit vieux! (rires) Ça fait 40 ans! Donald ne pense pas à mon âge. Il ne m’en parle jamais. Il n’y a pas de différence d’âge entre nous et il n’y en a jamais eu. Pourquoi faut-il craindre les qu’en-dira-t-on? Parfois, des femmes m’arrêtent dans la rue pour me dire qu’elles ont un chum de 20 ans plus jeune. Wow!

À 96 ans, la sexualité est-elle toujours vivante?
C’est vivant. C’est un appétit. L’appétit est moins grand, mais il reste... 

Vous nous donnez le sentiment de ne pas avoir d’âge. Est-ce ainsi que vous voyez les choses?
Je ne sais pas que j’ai 96 ans, mais mon corps le sait. Moi, je n’ai pas d’âge. Si tu n’acceptes pas de souffrir, de vieillir, tu es en maudit tout le temps! (rires) Ou tu es mort, ou tu es vieux. Tous les jours, je suis contente d’être vivante. Je suis contente de publier un livre, d’en avoir un autre en préparation, d’avoir écrit deux chansons pour Lynda Lemay, de lire les biographies qu’on m’a fait parvenir. Nous avons arrêté de compter à 1500. Toutes ces vies sont passionnantes. 

Que vous reste-t-il à faire?
Une émission de télévision qui parlerait de notre histoire, de 1925 à aujourd’hui. Je me suis alliée à Laurent Turcot. Mais à la télévision, voudra-t-on d’une femme qui mourra peut-être dans deux ans? Dans un an? Je suis une condamnée à mort qui attend... On n’aime pas tellement les vieux, parce qu’ils disent la vérité. Je dis la vérité: je n’ai plus rien à perdre. 

Courtoisie



Un homme, tout simplement est publié chez Libre Expression.
Janette Bertrand écrira une suite au livre sur la vieillesse dans deux ans.

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