«Mon rêve a tourné au cauchemar» -Myriam LeBlanc
«Jour 1!!! Avec ma face heureuse d’être à Londres.»
En juillet dernier, Myriam LeBlanc a réalisé un rêve en présentant à Moscou Les sept branches de la rivière Ota, une pièce de Robert Lepage. Installée à Londres depuis le 1er mars afin de poursuivre la tournée, la comédienne a vu ses plans chavirer avec l’arrivée des lois spéciales entourant la pandémie de COVID-19. Elle nous raconte comment se sont déroulés les derniers jours.
Myriam, le 12 mars, ton conjoint, Stéphan Allard, et vos deux filles devaient s’envoler vers Londres pour te retrouver. Mais, ce jour-là, tout a été chamboulé au Québec à cause de la COVID-19. Comment ça se passait en Grande-Bretagne au même moment?
Ce jeudi-là, j’étais en congé à Londres et je venais de visiter plein de lieux, dont la célèbre cathédrale Saint-Paul, où s’est entre autres déroulé le mariage de lady Diana et du prince Charles. Je me suis aussi rendue à Buckingham Palace. À ma grande surprise, la reine revenait de la cérémonie officielle du départ de la royauté de Harry et Meghan avec le prince Andrew, et elle nous a salués. J’étais une vraie touriste: j’ai tripé de recevoir les salutations de la reine! (rires) Je m’apprêtais à vivre mes trois journées de spectacles au National Theater dès le lendemain, devant mon chum et nos filles, qui devaient être dans la salle pour assister à la première londonienne. On avait ensuite prévu passer une semaine ensemble pour de belles vacances familiales à découvrir cette ville magnifique et la France, où je devais me rendre pour la suite de la tournée. Autrement dit, j’étais très heureuse, car je vivais un grand moment dans ma vie, et je le partageais avec ma famille.
Mais, rapidement, tout a changé...
Oui, c’est fou! En l’espace de seulement quelques heures, tout a basculé dans notre réalité. J’ai reçu un texto de mon chum qui me disait: «Je n’ai pas dormi de la nuit, je ne sais pas quoi faire.» En lisant son message, je me demandais vraiment ce qu’il voulait dire. J’ignorais pourquoi il hésitait soudainement à prendre l’avion avec les filles.
À Londres, ça se passait autrement qu’ici?
En fait, il ne se passait rien. À part se faire dire de prendre des précautions en se lavant les mains, tout roulait comme à l’habitude. On savait qu’en France, Emmanuel Macron commençait à serrer les dents, mais en Grande-Bretagne, tout le monde était très calme. Cela dit, dès notre arrivée, le 1er mars, le directeur du National Theater avait évoqué la possibilité que des décisions concernant le théâtre pourraient mettre la présentation du spectacle en péril.
Donc, tout était encore ouvert à Londres et les spectacles continuaient d’être présentés?
Absolument, c’était ainsi dans toute la ville. Mis à part des bouteilles de Purell installées partout et des messages affichés sur tous les édifices à propos du coronavirus et disant de se laver les mains, la vie continuait de façon normale. À Londres, on avait l’impression que les gens d’ailleurs capotaient un peu trop tellement le calme régnait chez les Anglais. Le premier ministre britannique ne réagissait pas, et on se disait qu’au pays de la reine, ils savaient quand même comment gérer ça! Finalement, j’ai appelé Stéphan. C’est là qu’il m’a raconté les décisions qui étaient prises au Québec. C’est cette même journée que François Legault a interdit les spectacles et les grands rassemblements, qu’il a fermé les écoles pour deux semaines... Tout commençait à basculer, de là l’hésitation de mon chum. J’ai eu un choc: j’ai compris qu’on vivait dans deux réalités complètement différentes!
Donc, tu lui as dit de rester au Québec?
Je lui ai dit qu’il était dans une meilleure position que moi pour décider, car je n’avais pas sa perspective sur la situation. Au Québec, ça dégénérait d’heure en heure! J’avoue qu’il y a une partie de moi très égoïste qui voulait les avoir à Londres avec moi. Je voulais être avec ma famille, mais il n’était pas question de la mettre en danger! C’était un dilemme incroyable; j’étais déchirée! J’ai fini par dire à Stéphan de suivre son instinct et de raconter très honnêtement à nos filles ce qui se passait.
C’est difficile pour de jeunes enfants de comprendre la situation...
C’est vrai. Nos filles ont 6 et 10 ans; elles partaient à Londres avec leur père pour me retrouver, on allait visiter le musée de Harry Potter et la ville de Paris. Elles ont pleuré toutes les larmes de leur corps en réalisant ce qui se passait! Un grand rêve se brisait pour elles... Elles ont écouté la conférence de presse d’Emmanuel Macron et là, ma plus vieille a dit à son père: «OK, papa. Là, je comprends.» J’ai suggéré à Stéphan de se rendre à l’aéroport quand même pour confirmer sa décision, car il était confus. Sur place, il a constaté que les comptoirs d’embarquement étaient déserts, mais qu’il y avait une file d’attente de 90 minutes au comptoir des remboursements. Il a eu sa réponse: ils ne sont pas partis.
Tu devais être déchirée et angoissée à l’idée de ne pas les voir arriver à Londres?
Absolument! C’est là que j’ai allumé la télé et que j’ai vu que tout commençait à débouler: les pays d’Europe centrale annonçaient peu à peu la fermeture de leurs frontières... Je me sentais quand même en confiance, car j’étais avec une équipe que j’adore, et Ex Machina, la compagnie de Robert Lepage qui produit la pièce, suivait la situation de près. En tout, on a donné six spectacles à Londres, dont trois entre le 13 et le 15 mars. Notre première londonienne du vendredi 13 a pris place quelques heures après l’annonce des annulations de tous les spectacles sur Broadway, à New York, alors c’était surréaliste. En fait, il n’y avait plus de spectacles nulle part, ni à Broadway ni au Québec. On avait l’impression d’être les derniers sur terre à être encore sur une scène, devant le dernier public de téméraires. On se sentait presque comme les irréductibles Gaulois! (rires)
Quel était ton état d’esprit avant de monter sur scène?
On était conscients du privilège qu’on avait de fouler les planches du célèbre National Theater de Londres dans une pièce de Robert Lepage, alors on a donné le meilleur de nous-mêmes. On aurait dû être stressés, mais on vivait surtout une angoisse face à cette pandémie et on pensait à notre monde au Québec. Le public londonien a été hallucinant et reconnaissant. Robert Lepage devait être avec nous seulement le vendredi pour notre première, mais finalement il est resté avec nous jusqu’à notre retour au Québec le lundi 16 mars. C’est le samedi soir qu’on a appris qu’on donnait un dernier spectacle le lendemain et que tout le reste était annulé.
Wow, quelle aventure! Et à l’aéroport, tu as certainement réalisé l’ampleur de la situation?
Honnêtement, c’était surréaliste. Traverser les aéroports me donnait le sentiment d’être dans un film de science-fiction. Sauf que je me répétais sans cesse: «Ce n’est pas de la science-fiction: c’est la réalité!» Encore une fois, j’ai eu tout un choc!
Mais tu as enfin retrouvé ta famille.
Oui, et c’était toute une joie! C’était difficile de garder nos distances... Quand je les ai vus, j’ai poussé un grand soupir de soulagement. Mon rêve a tourné au cauchemar, alors revenir à la maison et retrouver ma famille, c’était tout ce que je souhaitais. Depuis mon retour, on est tous en quarantaine et je prends mes précautions: je dors au sous-sol, je m’arrange pour ne jamais être dans la même pièce qu’eux, c’est Stéphan qui fait les repas et je ne manipule rien en cuisine. On suit les directives, c’est ce qu’il faut faire. Présentement, le monde entier s’arrête et je crois que la planète nous envoie un message important, alors soyons à l’écoute!
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