Le commandant Robert Piché: confidences d’un héros | 7 Jours
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Le commandant Robert Piché: confidences d’un héros

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Photo : Julien Faugère, Groupe TVA

Près de 20 ans après avoir réussi un atterrissage d’urgence aux Açores, le commandant Robert Piché revient sur ce moment où il a sauvé la vie des passagers et de l’équipage de l’Airbus A320 qu’il pilotait. Un exploit qui a bouleversé son existence et lui a fait traverser des zones de turbulences. Retraité depuis deux ans, l’homme apprend à vivre 24 heures à la fois, dans la sobriété, et apprécie le temps passé avec les siens... 

En août 2001, vous avez atterri d’urgence et sauvé la vie de tous les passagers de l’avion que vous pilotiez. Qu’est-ce qui vous a le plus marqué? 

C’est quand on a dérouté vers l’île de Terceira, aux Açores, l’instant où on a déclaré l’urgence. On ne comprenait pas trop ce que l’ordinateur essayait de nous dire, mais on savait qu’il y avait un très gros problème potentiel. Un problème de carburant au-dessus de l’océan en pleine nuit, tu ne veux pas vivre ça comme pilote. Je me suis dit: «Mon Dieu, mes enfants, qu’est-ce qu’ils vont faire? Je ne serai plus là dans 10 minutes.» C’est le moment qui m’a marqué, le flash que j’ai eu: mes enfants.  

Pensiez-vous avoir des chances de survivre? 

Quand le premier moteur a cessé de fonctionner, j’essayais de comprendre avec Dirk de Jager, le premier officier, comment on pouvait garder en vie le seul moteur qui nous restait et conserver notre pétrole. Ça s’est passé si vite! En plus, on était au-dessus de l’eau, on ne pouvait pas se dire: «Au pire, on va atterrir sur une route.» Et quand le deuxième moteur s’est arrêté, j’ai pensé: «Au moins, je sais ce que j’ai: je n’ai plus rien.» J’ai replacé l’avion et il planait. Plus on approchait de l’île, plus je savais qu’on s’y rendrait. Et plus mon adrénaline augmentait, plus j’étais en mode survie.  

Il raconte son cheminement à Denis Lévesque.

Photo : Julien Faugère, Groupe TVA

Il raconte son cheminement à Denis Lévesque.

 Et vous avez réussi l’exploit d’atterrir sans moteur. Dans le film Piché: Entre ciel et terre, on voit, entre autres, que vous réglez vos problèmes de dépendances. Pensez-vous avoir subi un choc post-traumatique qui vous a mené à ce problème? 

La dépendance à l’alcool ne vient pas du jour au lendemain. Quand j’ai suivi ma thérapie, on me disait que ça prend 15 ans pour former un alcoolique. Quand tu bois toujours pour le côté social, c’est le fun. Mais quand ça devient un besoin... Oui, ma consommation a augmenté parce que je ne comprenais pas tout ce qui m’arrivait. Ce que les gens ne semblaient pas réaliser, parce que j’ai réussi l’atterrissage, c’est que, dans la nuit du 23 au 24 août 2001, j’ai eu peur de mourir, comme tout le monde. À mon retour au Québec, quatre jours après, on a ressorti mon passé. J’avais réussi à reprendre ma place dans la société, et là, tout le monde allait savoir que j’avais fait de la prison... J’ai eu à gérer beaucoup d’émotions en peu de temps... La peur de mourir et le fait que les gens allaient connaître ce secret que je gardais. 

Il faut l’expliquer quand même, pour ceux qui ne le savent pas... 

Dans les années 1980, lors du premier grand choc pétrolier, de grosses compagnies internationales et aussi Québecair, pour laquelle je travaillais, n’ont pas su s’ajuster aux nouveaux prix et ont eu du mal à passer à travers la crise. Québecair a fait des mises à pied. Malgré mon ancienneté, j’ai été pendant un an et demi au chômage. On ne voyait pas le jour où un transporteur nous réembaucherait, vu que la crise continuait. C’est là que j’ai reçu une offre: aller chercher 1500 livres de marijuana en Jamaïque, dans un petit appareil. En revenant, je me suis fait arrêter dans l’État de Géorgie (en 1983). J’ai pris cinq ans de prison, cinq ans de probation. Même si tu es allé contre les lois de la société, il restera toujours qu’en tant qu’être humain, en prison, tu es enfermé, brimé. Ce milieu m’était complètement inconnu. Il y avait 600 détenus de race noire, 200 de race blanche. Les confrontations raciales, c’était presque chaque fin de semaine. J’étais le seul Québécois. Parallèlement, en 2001, je suis tombé en mode survie aussi pour atterrir sans moteur, sans propulsion. Ce n’était plus de l’urgence, c’était de la survie. Comme si j’avais eu de la pratique pour être capable de gérer la situation et que je sauve la vie de 293 passagers et de l’équipage. 

Il vous a fallu à votre tour lancer des bouées, pour que l’alcool ne prenne plus le dessus... 

C’est vraiment la gestion du trop-plein d’émotions. Je n’étais pas habitué à ce qu’on fouille mon passé, à être suivi par les journalistes. Je ne voulais pas parler de la prison. Ma femme, mes enfants, mes frères, mes sœurs, ma mère, les amis, ils se tenaient près de moi parce que les journalistes voulaient savoir. Moi, je devais rester solide comme un roc alors que tout ce que j’avais envie de faire, c’était de m’effondrer. La seule façon que j’ai trouvée pour gérer cette pression, c’était de prendre un verre et de tomber endormi. Durant quelques heures, j’avais au moins réussi à mettre la switch à off. Ça a pris six mois avant que je dise à mon patron que je ne pouvais pas continuer comme ça. 

Photo : Julien Faugère, Groupe TVA

Chez les AA, on parle de bas-fond. Il y a souvent un événement qui nous fait dire: «OK, là, j’arrête.» 

Dans mon cas, j’étais chez moi, seul à boire, car ma femme ne boit pas. J’en étais à ma troisième bouteille de vin, et j’ai demandé à mon fils d’aller m’en chercher une autre. «Papa, tu ne trouves pas que tu en as assez?» Mon fils avait 12 ans et il m’a dit ça. Au lieu de répondre: «T’as raison, papa devrait peut-être arrêter», j’ai dit: «Si tu ne veux pas aller la chercher, je vais aller la chercher moi-même.» Le lendemain, quand ma femme m’a parlé de ça, j’ai réalisé que je devrais peut-être arrêter. Mais ça ne se fait pas comme ça. Ça a germé dans ma tête, et quand j’ai été voir mon patron pour lui dire: «Il doit y avoir un service, un programme d’aide aux employés ici à Air Transat», j’ai vite rencontré des gens. J’ai suivi une thérapie. Dix-huit ans plus tard, je suis encore abstinent. 

Vous avez maintenant votre fondation, vous aidez les gens... 

En thérapie, il y avait une trentaine de gens de tous les milieux professionnels avec moi. Certains avaient vraiment tout perdu: conjoint, enfants, argent, emploi. Ils étaient dans la rue et leur dernier recours, c’était cette thérapie. Moi, ma femme était toujours là, mes enfants aussi, mon emploi m’attendait à mon retour. J’avais une perspective d’avenir si je suivais ma thérapie, si je comprenais ce qui se passait chez moi. J’ai voulu aider ceux qui souffrent. La Fondation reçoit plusieurs appels de gens qui me demandent de parler à un de leurs proches qui consomme trop. Souvent, je les rencontre avec la personne concernée. Six fois sur dix, ça s’arrête là. La personne n’est pas rendue là. La sobriété n’est pas un choix qu’on peut faire pour les autres. Il faut comprendre que, quand tu es très actif dans ta consommation, tu es le pire des manipulateurs. 

Vous avez été comme ça? 

Eh bien oui! Le plus terrible, c’est que tu ne le réalises pas, parce que tu veux arriver à ton but. Mettons que j’étais en Inde, sur un vol. À 4 h du matin, je me réveillais en décalage horaire et en manque de boisson. Dans ce pays-là, on ne vend pas de boisson et je ne parle pas la langue. Avec les simagrées que je faisais, le gars à la réception me trouvait une bouteille! En plus, tu essaies toujours de cacher que t’as viré une brosse la veille. Mais autour de toi, personne n’est dupe: tout le monde sait que tu prends un verre. 

Après toutes ces années, comment gérez-vous votre sobriété? 

Mon cheminement, c’est 24 heures par jour. C’est le credo des associations anonymes d’y aller 24 heures à la fois.  

Il y a deux ans, il y a eu un battage médiatique autour de votre dernier vol comme pilote. Comment avez-vous pris ça? 

Habituellement, un homme qui fait son dernier vol a le droit d’emmener sa femme. Son appareil se fait arroser par les pompiers, il le stationne à la gate, et c’est fini. Moi, ç’a été médiatisé. J’ai tout ça sur clé USB, mon dernier vol, c’est quand même extraordinaire pour un bum de bonne famille! (rires) Mes arrière-petits-enfants vont pouvoir le regarder.  

Deux ans à la retraite, quand on a été très actif, c’est long? 

Non, parce que je m’occupe beaucoup. J’ai 67 ans, je fais attention à ma santé. J’essaie de faire des voyages que je n’ai pas eu le temps de faire. Et je prends le temps de l’apprécier. Je fais du slow travel. Je regarde autour, je parle avec les gens du pays, c’est ce que j’apprécie. 

Vous arrive-t-il encore de piloter? 

Rarement, parce que je ne suis pas allé en aviation pour piloter, mais pour voyager. Quand j’étais ti-cul, mon rêve, c’était de faire le tour du monde. Plus tard, l’aviation est devenue ma passion. J’ai fait ça professionnellement pendant plus de 40 ans. Là, prendre un petit appareil, faire Montréal-Québec, c’est sûr que j’aime ça quand mes chums m’invitent, mais une fois de temps en temps me suffit. 

En terminant, comment voyez-vous les prochaines années? 

Je veux m’occuper de mes enfants, qui sont rendus de jeunes adultes. Voir du pays avec ma femme. On a un pied-à-terre en France. On se promène et on passe du bon temps. Il faut être en paix avec soi-même. C’est difficile à atteindre, pour quelqu’un qui a toujours été actif dans un métier très sollicitant. Apprendre à ralentir est un autre défi.   

Au fil de nos 15 ans d’existence

Dans le cadre de notre 15e anniversaire, notre collaborateur vedette Denis Lévesque a rencontré Robert Piché. À travers les entrevues que cet homme inspirant nous avait déjà accordées, La Semaine a pu suivre son parcours.

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