«Je suis retournée à Manawan à 14 ans» -Jemmy Echaquan Dubé | 7 Jours
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«Je suis retournée à Manawan à 14 ans» -Jemmy Echaquan Dubé

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Photo : Patrick Séguin, Groupe TVA

Apporter un nouvel éclairage sur les communautés autochtones, souvent victimes de préjugés: voilà la mission que s’est donnée Jemmy Echaquan Dubé. À 26 ans, l’artiste est la porte-parole du Réseau jeunesse des Premières Nations et a déjà réalisé plusieurs courts métrages engagés. Mais son premier rôle de comédienne, elle le doit à Fugueuse la suite, dont le tournage s’est déplacé à Manawan, au sein même de sa communauté.  

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Jemmy, parlez-nous de vos jeunes années... À quel endroit avez-vous grandi?  

Je viens de la réserve attikamek de Manawan, dans Lanaudière. Quand je suis née, ma mère n’avait que 15 ou 16 ans. C’était une situation assez commune, là d’où je viens. J’ai vécu dans la communauté jusqu’à six ans et ma première langue a été l’attikamek. Puis on a déménagé à Joliette, où je suis restée jusqu’à 14 ans... J’ai aussi quatre demi-frères et une demi-sœur.   

Que faisaient vos parents?  

Mon père était gardien du territoire à Manawan; c’est un peu comme un garde-chasse qui n’est pas rémunéré. Ma mère, de son côté, est devenue cuisinière. Quand je compare les espèces de macaronis au fromage qu’elle nous faisait quand j’étais petite à ce qu’elle cuisine maintenant, ça n’a aucun rapport!   

Il semble que vous ayez vécu des moments difficiles à Joliette...  

Oui. D’abord, j’ai perdu ma langue, puisque tout était en français. Il a fallu que je la réapprenne plus tard, avec ma grand-mère et de bons amis. En fin de compte, c’est le racisme systémique à l’école et dans la ville en général qui m’a poussée à retourner dans ma communauté à 14 ans et à me réapproprier ma culture. Mais ça ne veut pas dire que tous les Blancs étaient méchants, au contraire!  

Avez-vous été victime de violence physique?  

Je me souviens qu’une fois un garçon m’avait frappée au visage. Je l’avais peut-être un peu provoqué... Mais tout ça, c’est un gros pan de ma vie que j’essaie d’oublier. Je pense tout de même que ce que j’ai vécu a fait de moi la femme que je suis devenue. Je ne me laisse pas faire quand on m’attaque, mais j’essaie maintenant de trouver la voie de la raison.  

Votre retour dans la communauté à 14 ans s’est-il bien passé?  

Je suis allée vivre chez ma grand-mère et, au début, j’ai eu de la difficulté à communiquer car je ne parlais plus la langue. Ç’a aussi été dur pour moi parce qu’on m’a placée en troisième secondaire, alors que je n’avais que des capacités de première secondaire. Par contre, je demandais à mon grand-père de me raconter des histoires de son temps, de voyages dans le bois, de chasse... Je ne comprenais pas tout ce qu’il disait, mais j’en saisissais le sens.   

Qu’est-ce qui vous a amenée à vous intéresser aux arts, comme le cinéma, pour vous exprimer?  

Je me suis dirigée en arts visuels au cégep: peinture, dessin, photographie, multimédia... J’ai exploré tout ça et je ne savais pas trop quoi faire, mais je voulais utiliser ma créativité. Parallèlement, je me suis intéressée aux causes autochtones et je m’y suis impliquée, alors en combinant les deux, l’art et la cause des Premières Nations, ça m’a amenée à faire un premier court métrage, Deux Pocahontas en ville. Ç’a marché et d’autres ont suivi.  

Des scènes de <em>Fugueuse la suite</em> ont été tournées à Manawan, d’où Jemmy est originaire. «La présence de l’équipe de tournage a causé une grande commotion dans le village. Quand on filmait des scènes extérieures, les gens sortaient pour voir ce qui se passait!»

Photo : Gracieuseté

Des scènes de Fugueuse la suite ont été tournées à Manawan, d’où Jemmy est originaire. «La présence de l’équipe de tournage a causé une grande commotion dans le village. Quand on filmait des scènes extérieures, les gens sortaient pour voir ce qui se passait!»

Comment êtes-vous devenue comédienne?  

J’ai eu à m’exprimer publiquement sur des panels ou lors d’événements autochtones en tant qu’ambassadrice du Réseau jeunesse des Premières Nations du Québec et du Labrador. J’ai commencé à me sentir à l’aise devant une foule, à m’exprimer avec aplomb. J’ai fait aussi de la figuration dans le film Hochelaga. Mais mon personnage dans Fugueuse est mon premier vrai rôle d’avant-plan, et j’ai appris à aimer la pression qui vient avec les tournages, l’adrénaline qu’on ressent et la volonté de bien performer. Ça m’a permis de surmonter le fait que j’avais de la difficulté à interagir avec les autres.  

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Que pensez-vous de votre personnage de Daisie dans la série?  

Elle décrit Daisie, son personnage, comme un être lumineux et soucieux de son entourage.

Photo : Bertrand Calmeau

Elle décrit Daisie, son personnage, comme un être lumineux et soucieux de son entourage.

Au début, j’avais de la misère à la cerner, mais plus je lisais les scénarios, plus je la comprenais. Daisie est une femme forte et pétillante. Elle aime les gens et elle leur fait confiance. Quand elle aime quelqu’un, c’est d’un amour inconditionnel. Elle fait vraiment attention à ses proches. C’est une personne lumineuse qui essaie de toujours voir le bon côté des choses.  

En plus, le tournage de vos scènes a eu lieu dans votre communauté de Manawan. Cela faisait-il longtemps que vous n’y étiez pas allée?  

J’y reviens assez régulièrement. Ça faisait peut-être quelques semaines depuis ma dernière visite à mon père et ma grand-mère. Mais c’est certain que la présence de l’équipe de tournage a causé une grande «commotion» dans le village. Quand on filmait des scènes extérieures, les gens sortaient dans la rue pour voir ce qui se passait. Cela dit, le soutien et les encouragements de ma famille et des gens de la communauté m’ont fait chaud au cœur. On est vraiment soudés.  

Photo : Gracieuseté

Voir au petit écran des personnages autochtones, comme celui que vous jouez dans Fugueuse, peut-il influer sur les préjugés qui leur sont rattachés?  

L’émission parle de prostitution et de ce genre de problèmes sérieux qui font partie de la réalité autochtone. Fugueuse a tout de même abordé ces choses de façon délicate et avec une vision positive des Autochtones. Le fait d’avoir cette chance de parler, entre autres, des femmes autochtones abusées et assassinées, d’avoir toute cette place, ne m’aurait pas semblé possible il y a à peine cinq ans. Oui, on a une voix et il faut l’utiliser pour revendiquer la place qui nous revient dans les médias et la culture.    

  • Retrouvez Jemmy Echaquan Dubé dans Fugueuse la suite, le lundi à 21 h, sur le réseau TVA.   
  • Elle est aussi porte-parole du Réseau jeunesse des Premières Nations, dont la mission est d’informer les jeunes de 15 à 35 ans de ces communautés sur les programmes, services, événements, formations, emplois, etc. qui s’offrent à eux pour leur permettre de se doter d’une voix commune.    

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