Les métiers de la télé | Le diable est dans les détails | 7 Jours
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Les métiers de la télé | Le diable est dans les détails

Après avoir fait ses classes dans des productions québécoises, cette artiste besogneuse, astucieuse et animée a vu les portes de Hollywood s’ouvrir et des occasions en or s’offrir à elle. Gagnante de deux prix Emmy pour son travail dans La servante écarlate, la Montréalaise nous parle de son métier, qui ne se limite pas à la fabrication de décors, mais lui permet de créer des univers entiers.  

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Elisabeth, dans La servante écarlate, tu as participé à la création d’un monde qui n’existe pas, alors que dans la deuxième saison de Fargo, qui se déroule en 1979, tu étais dans la reconstitution d’époque. Ce sont des défis fort différents...  

En effet. Avec Fargo, nous étions davantage dans la subtilité, dans... je dirais «l’intellectualité» d’un décor. Pour une série comme celle-là, il faut être très précis dans nos choix.  

En particulier quand on joue avec l’univers des frères Coen, dont se sont inspirés les créateurs de la série. Chaque détail a son importance.   

Oui. C’est pourquoi on ajoute de petits éléments spéciaux dans le décor et on espère que les gens vont les remarquer. Même si on sait que ce ne sont pas tous les spectateurs qui saisiront la référence, on va de l’avant. C’est une partie si enrichissante et excitante du travail que d’incorporer tous ces détails. C’est vraiment tripant!  

As-tu également eu ce genre de chance dans La servante écarlate?  

À l’occasion. Les gens qui travaillent aux décors — et les membres des autres départements — se racontent des histoires qui se passent au deuxième ou au troisième niveau. Par exemple, si un personnage n’est pas développé, nous allons lui inventer un passé. Afin de créer son univers, on se demande où il est né, s’il a des frères, des sœurs, des tantes... On imagine à quelle école il a dû aller, quel genre d’enfant il était. On s’assure cependant auprès du scénariste qu’on n’est pas dans le champ. On fait ça pour donner un peu de corps au personnage.  

Histoire de lui donner une identité...  

Oui; une identité plus étoffée que ce qu’on voit à l’écran, en fait. À partir de ça, on ajoute dans son environnement des éléments en accord avec l’histoire que nous lui avons donnée. En faisant ça, on se dit que quelqu’un va peut-être remarquer le détail en regardant la série et trouver ça cool... ou peut-être pas! En tout cas, nous, on trouve ça cool!  

Côté études, tu as une formation en politique et en sociologie. Nous sommes bien loin des décors télé, mais ça a dû t’aider à créer une partie de l’univers d’une série comme La servante écarlate.  

Tout à fait, même si, dans de telles productions, on reçoit aussi des rapports de recherche. Ce n’est donc pas nécessaire d’avoir fait de telles études, mais je pense que ça m’aide, en effet. Mon patron, le producteur John Littlefield, que j’aime beaucoup, m’a dit: «Tu sais, souvent, les gens qui occupent ton poste sont très forts soit du cerveau gauche, soit du cerveau droit. Mais avec toi, c’est génial, car tu es balancée!» C’est agréable d’entendre ça, et j’imagine que, en effet, c’est bien pour John de travailler avec une personne comme moi.  

On dit que le fait de travailler sur des productions à petit budget permet aux artisans québécois de développer leur sens de la débrouillardise et une efficacité qui les servent bien sur des plateaux internationaux. Cela a-t-il été ton cas?  

Je pense que oui. J’ai travaillé avec des budgets de 40 000 $, ce qui ne représente pas beaucoup d’argent. Je l’ai fait sur le plateau de Rough Triangle, un film magnifique. C’est autre chose. Nous devons fonctionner avec une très petite équipe, alors, évidemment, on doit tous mettre la main à la pâte. Au bout du compte, ça nous permet de toucher à tous les départements et d’apprendre en quoi consiste le travail de chacun, que ce soit le menuisier, le peintre...  

Tu as travaillé avec Denis Villeneuve dans Polytechnique. Le film était en noir et blanc. Ça a dû avoir un impact majeur sur ton travail lors de ce tournage.  

  

Un élément du décor de La servante écarlate, du dessin préliminaire...

Photo : collection personnelle

Un élément du décor de La servante écarlate, du dessin préliminaire...

  

... au résultat final.

Photo : Club Illico

... au résultat final.

  

Ça a complètement changé notre travail. À l’époque, j’étais décoratrice. Polytechnique était une production de Caramel Films et du producteur André Rouleau. Je commençais à participer un peu plus à la direction artistique. Ce qui était le fun, c’est qu’on faisait notre recherche à l’aide de caméras fonctionnant avec de la pellicule. On développait nos photos à la fin de la journée. On s’est demandé si nous allions utiliser des photos noir et blanc ou des photos en couleur pour ensuite les transférer en noir et blanc. Finalement, nous avons choisi cette option.  

Pour quelle raison?  

Nous n’arrivions pas à imaginer de quoi les objets et les tissus auraient l’air en noir et blanc, avec les nuances de gris et tout. Ç’a été un bel exercice. Nous avons finalement compris que deux couleurs différentes pouvaient avoir la même tonalité et donner le même ton de gris à l’écran. Au-delà de la couleur, il y a une question de profondeur. Il nous a fallu faire plus de recherches pour obtenir l’effet désiré.   

Elisabeth Moss est une actrice intéressante qui choisit des rôles de femmes un peu en rupture avec l’époque dans laquelle elles se trouvent, comme dans Mad Men. Quelle a été ton expérience avec elle sur le plateau de La servante écarlate?  

Elizabeth Moss dans La servante écarlate.

Photo : Club Illico

Elizabeth Moss dans La servante écarlate.

Elle est extraordinaire. Sérieusement! C’est une inspiration pour moi et pour tous ceux qui travaillent avec elle. Premièrement, c’est un bourreau de travail. Elle est toujours au rendez-vous, tous les jours. Elle est dans toutes les scènes et, de plus, elle est l’une des productrices de la série. Elle vérifie les scénarios, elle s’implique dans la trajectoire de son personnage. Par ailleurs, elle est très gentille, très drôle, toujours souriante, et elle parle à tout le monde.  

Elle est différente de ses personnages un brin tourmentés, donc.   

Complètement. C’est vraiment impressionnant!

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