Chantal Renaud s'ouvre sur le deuil de Bernard Landry, un an plus tard | 7 Jours
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Chantal Renaud s'ouvre sur le deuil de Bernard Landry, un an plus tard

Image principale de l'article Chantal Renaud parle du deuil de Bernard Landry
Photo : Bruno Petrozza, TVA Publications

Cela fera un an, le 6 novembre, que Bernard Landry est décédé. Je me suis rendue à Verchères, dans la maison où Chantal Renaud et ce dernier ont vécu leur amour. Chantal m’a fait entrer dans son intimité. J’ai rencontré une femme en deuil ayant le cœur en berne. Elle vit un grand chagrin d’amour. Tout au long de cette entrevue, l’émotion était palpable. J’ai compris rapidement le poids du manque.   

Chantal, on peut dire que cette maison à Verchères est un personnage à part entière dans la biographie de Bernard Landry tellement il y a plein d’événements qui s’y sont déroulés. Que représente-t-elle pour vous?  

Je n’ai jamais habité à un endroit aussi longtemps qu’ici, même avec mes parents. C’est l’endroit où j’ai été le plus heureuse de toute ma vie. C’est donc une maison vraiment très importante, et Bernard y est extrêmement présent. Dans la pièce où l’on est, ça me revient, il y avait beaucoup de monde, et c’est ici qu’il a préparé le débat des chefs en 2003. Beaucoup de choses se sont passées entre ces murs. On a reçu quatre premiers ministres français et beaucoup de gens importants... mais surtout, on y a été heureux. C’est la maison des enfants et des petits-enfants. C’est la maison du bonheur.    

Est-ce toujours le cas?  

Oui, ça se poursuit, même si c’est autre chose. On est en manque de lui. (Sa voix se brise.) Je vis — et j’essaie d’avoir une prise sur mes émotions en ce moment — dans un autre genre de tête-à-tête avec lui. Je ne peux pas quitter la maison. Je l’ai quittée une seule nuit pour aller à la chapelle ardente à Québec; je n’ai jamais été capable de passer une nuit ailleurs. C’est vraiment incroyable.   

Photo : Patrick Seguin, TVA Publications

  

C’est donc comme le quitter que de passer une nuit ailleurs...  

C’est ça. C’est comme un temple à lui et moi. (rires) J’ai allumé une bougie sur la table de chevet, de son côté, parce que c’est dans cette chambre qu’il est mort, et elle brûle encore. Évidemment, ce n’est pas la même; je la remplace quand elle est consumée. Mais elle n’a jamais été éteinte plus de cinq minutes depuis qu’il est parti.    

Chantal m’a fait visiter leur chambre. Et effectivement, sur l’une des tables de nuit, il y a une chandelle dont la flamme ne s’éteint jamais. Il y a aussi les lunettes et le portefeuille de M. Landry. Ça m’a émue.   

Cette rencontre a beaucoup touché notre collaboratrice, Marie-Claude Barrette, qui, comme Mme Renaud, partage sa vie avec un ancien leader politique, Mario Dumont.

Photo : Bruno Petrozza, TVA Publications

Cette rencontre a beaucoup touché notre collaboratrice, Marie-Claude Barrette, qui, comme Mme Renaud, partage sa vie avec un ancien leader politique, Mario Dumont.

De quoi souffrait-il exactement?  

De fibrose pulmonaire. C’est une chance quelque part, parce qu’il était affligé par une maladie qui ne cause pas de douleur. C’est intéressant de le mentionner parce que c’est un mal chronique dont je n’avais pas entendu parler avant. Bernard avait reçu ce diagnostic 10 ans avant sa mort. Le médecin nous avait expliqué qu’il s’agissait de points gros comme des têtes d’épingle, qu’il y avait une sorte de durcissement. Bernard a été aussitôt pris en charge par les plus grands spécialistes de cette maladie au Québec. On lui faisait faire des tests d’inhalation tous les six mois, mais il n’y a pas de traitement pour ça.   

Est-ce que vous saviez que son temps était compté?  

Non. Et personne ne nous l’avait vraiment dit. Ce n’est que deux mois avant son décès que le médecin m’a dit: «Il faut que vous compreniez, Madame, que M. Landry ne se rendra pas à Noël.» Ça m’a tellement estomaquée. Parce que, moi, je me disais qu’il n’avait besoin que d’oxygène, c’est tout. Bernard n’a jamais été hospitalisé une seule journée.   

Mais quand vous avez appris qu’il ne se rendrait pas à Noël, comment avez-vous réagi à ce moment-là?  

J’ai très mal réagi. À un point tel que j’ai foncé vers la chambre où le médecin l’avait ausculté et je lui ai dit: «Tu te rends compte de ce qu’ils disent?!» Et je pleurais et je l’accusais: «Tu ne te rendras même pas à Noël!» Il m’a répondu: «Écoute, ils se trompent.» Et puis il nous a quittés le 6 novembre...   

Jusqu’à la fin, lors d’événements, des gens demandaient à M. Landry de faire un retour en politique.

Photo : Patrick Seguin, TVA Publications

Jusqu’à la fin, lors d’événements, des gens demandaient à M. Landry de faire un retour en politique.

  

Comment fait-on pour se dire adieu?  

Je ne sais pas comment lui dire adieu... (L’émotion l’envahit à nouveau.) C’est parce que c’était un homme tellement pragmatique. Il était le contraire de moi. Peut-être que nous nous complétions... Je lui disais: «Je ne veux pas que tu meures!» et il me répondait: «On va tous mourir», ce à quoi je rétorquais: «Mais toi, je ne veux pas que tu meures.» Je ne devrais peut-être pas raconter ça, car je ne veux pas faire peur au monde, mais environ une semaine avant son décès, je lui ai dit: «Je sais que tu ne crois pas à ça, mais, quand tu seras parti, est-ce que tu pourrais me faire des signes?» Il m’a écouté religieusement et il m’a répondu: «Écoute, je vais faire mon possible.» (rires)   

Juste pour vous rassurer, Chantal, je pense que tout le monde est comme ça. Quand on a une mort annoncée, malgré un certain scepticisme, on veut croire à ça. Donc vous sentez sa présence?  

Oui. Et je vais aller plus loin... Dans toutes les pièces de la maison, il y a des détecteurs de mouvement. Il y en a un aussi dans notre chambre. J’avais fait la remarque à Bernard, après lui avoir demandé de me faire des signes, qu’un petit détecteur de mouvement comme ça, pour un esprit, ça ne doit pas demander trop d’énergie pour le faire clignoter. C’est électromagnétique, ce n’est pas comme de l’électricité ou déménager un piano à queue! Il m’a dit: «Je te promets que je vais faire mon possible.» Et il clignote beaucoup.   

À leur mariage, en juin 2004.

Photo : Collection personnelle, Bernard Landry

À leur mariage, en juin 2004.

Même si votre histoire d’amour est arrivée tardivement dans votre vie, vous avez passé beaucoup de temps ensemble...  

Oui, presque 20 ans, mais, en même temps, tout ce chagrin-là, il appartient à l’amour. On ne peut pas vivre quelque chose d’aussi puissant sans que ça crée un vide quand ça s’arrête. J’ai été tellement heureuse avec lui que c’est difficile...   

Voici un extrait de la biographie de M. Landry qui en dit long: «L’été 2001, à Verchères, tandis qu’ils constataient à quel point ils aimaient les mêmes choses, Bernard s’est avancé un peu plus et lui a pris la main... Il lui a dit: “Chantal, si j’avais le choix entre ton corps et ton âme, je choisirais toujours ton âme, mais si je pouvais avoir les deux, je serais le plus heureux des hommes.” Une demande en mariage aura rarement été si particulière. Elle a quitté Paris et est venue s’installer à Verchères.»  

En quoi votre amour avec Bernard vous a-t-il changée?  

C’est l’homme qui m’a le plus aimée dans ma vie. J’ai perdu ma mère une semaine après. J’ai donc perdu en même temps les deux êtres qui m’aimaient le plus sur la planète... (Elle fait une pause.) Ç’a été dur... mais je n’ai pas eu plus de peine quand ma mère est partie, parce que j’étais déjà tellement dans le fond du trou. Bernard est un homme qui m’a rendue meilleure, qui m’a rendue plus légère. J’essaie de ne pas m’appesantir sur les autres, au contraire. (rires) Ça, il aimait beaucoup ça et il me trouvait très drôle. C’était mon meilleur public.   

En même temps, vous êtes entrée dans une grande famille.  

On sent, tout au long de la biographie, l’importance de la famille. Selon moi, on y associe la patrie, la famille, la maison, les amours... On a l’impression que c’est un tout. Ça faisait partie de ses valeurs,   

Et il vous a ouvert sa porte?  

Il m’a donné une famille, surtout que je venais de perdre mon fils unique — tandis qu’on parle de deuil... Je connaissais tellement la souffrance du deuil, mais je ne voulais pas aller là. Je ne voulais pas le perdre.    

Le 4 juin 2005, Bernard Landry démissionne en tant que chef du Parti québécois, à la suite d’un vote de confiance de ses membres. Il avait obtenu 76,2 %; c’était moins que ce qu’il espérait. Il quitte le parti dont il a été un des fondateurs. Il y a un chapitre de la biographie qui en dit long sur le sujet: Quand ils lui ont dit de partir...   

Photo : Frédéric Auclair, TVA

Chantal, à la lecture de la biographie, j’ai compris que vous aviez vécu un deuil commun quand il a démissionné. Vous étiez à ses côtés; comment a-t-il pris cette décision, qui fut sans appel?   

J’ai assisté à ça. Si j’avais eu deux ans de plus d’expérience dans la politique québécoise à force de le suivre, j’aurais ouvert ma trappe... Mais il y avait cinq conseillers politiques dans la pièce qui connaissaient très bien la question, et moi — j’étais scénariste, entre autres —, je ne savais pas comment réagir. C’était comme de la science-fiction. Je ne comprenais pas qu’on le pousse à annoncer son départ sur-le-champ. Il n’arrêtait pas de répéter: «Je demande juste 24 heures...»   

La veille du vote, est-ce qu’il vous avait annoncé: «Il se peut que demain je quitte tout si je n’obtiens pas le pourcentage souhaité»?  

Jamais! Ç’a été une surprise, le choc complet. C’est comme si on était tombés de 40 étages sans parachute.   

A-t-il réussi à faire la paix avec ce moment-là?  

Il n’a jamais fait la paix avec ça et il en a souffert jusqu’à son dernier souffle. Il en parlait toujours avec beaucoup de douleur. À un moment, je lui ai dit: «Je sais que tu vis un deuil, mais... au bout de deux ans, c’est long.»   

Photo : Bruno Petrozza, TVA Publications

C’est donc quelque chose qui l’habitait...  

Oui, parce qu’il s’était immolé — dans le sens catholique du terme — en vain. Tout ça, c’est quelque chose que l’on comprend bien dans la bio, qu’il était fidèle à ses proches et qu’il a écouté ce qu’on lui a dit parce qu’il avait confiance en eux. Mais il a été victime d’une trahison et il n’a jamais vu ça venir... On a refait le scénario avec des conseillers. On lui disait: «Si vous restez, ce ne sera pas gérable!» La chose à répondre aurait été: «Si vous ne vous sentez pas capable de gérer, on va trouver quelqu’un d’autre pour le faire.» Je me souviens qu’une des seules phrases que j’ai dites, c’est: «Mais pourquoi Lucien Bouchard, avec le même pourcentage de confiance (76,6 % au lieu de 76,2 %), est-il resté et que Bernard doit partir?» On m’a répondu que c’était parce que Lucien était premier ministre...   

Les mois qui ont suivi ont dû être durs. Comment les avez-vous gérés?  

Cette blessure s’est aggravée à cause de la chute du Parti québécois. Chaque jour, il prenait sa tablette et il lisait les journaux. Et ça le ramenait à ce jour-là. Il émettait des hypothèses: «Si... Si... Si...» Mais évidemment, comme il le disait lui-même: «On ne peut pas remettre la “pâte à dents” dans le tube.» Cependant, à cette époque-là, j’ai tout fait pour qu’il se représente à la course à la chefferie, afin qu’il retourne en politique et efface ce geste. Mon Dieu qu’on s’est pognés pendant cette période-là!   

A-t-il tenté de se représenter en tant que chef?  

Je lui disais: «Le cheval de l’histoire est en train de passer devant toi au galop: saute dessus! C’est maintenant, pas demain.» On a fini par réussir à le faire changer d’avis. Il était prêt et il a dit OK. Puis, tout d’un coup, une demi-heure après qu’il eut dit: «Je vais y aller», le téléphone a sonné. La personne au bout du fil lui a dit: «Bernard, j’espère que tu ne te présentes pas, parce que tout est prêt pour Pauline Marois.» Et il a ajouté que ce serait une erreur.     

Chantal, le fait d’avoir mis en lumière ce moment dans la biographie est-il réparateur?  

Oui, ce l’est. Je voulais que les Québécois sachent ce qui s’est réellement passé. Bernard avait honte, parce que tous les jours, jusqu’à la fin, les gens lui demandaient: «Pourquoi êtes-vous parti, Monsieur Landry?» Et plus le parti allait mal, plus on le lui disait.   

Était-il fier de sa vie?  

Oui. C’était un homme extraordinaire parce que, d’habitude, les mecs qui sont fiers de leur vie sont vaniteux. Mais lui parvenait à être fier sans être vaniteux. Quel mec formidable! D’abord, il était bon, il n’avait aucune méchanceté en lui. Il trouvait tout le temps des excuses à tout le monde. Et il était un grand ami et un grand défenseur des femmes.    

Photo d'archives

Quels ont été vos beaux, vos grands moments avec Bernard?  

J’en ai eu beaucoup, et ce n’était pas des moments politiques! (rires) Je ne peux pas dire que je lui ai vraiment porté chance sur ce plan. Je dirais que ce sont surtout les voyages qu’on a faits. On en a fait de très beaux. C’est moi qui en préparais l’itinéraire... Je pense que c’est durant ces voyages que j’ai été le plus heureuse avec lui, parce que c’était un être curieux de tout, appréciant tout et extrêmement pragmatique. Ce dernier point était à la base de son caractère: c’était un homme pragmatique qui, comme disent les Québécois, ne «s’excitait pas le poil des jambes» pour le moindre truc. Il n’avait pas un tempérament nerveux. Et il appréciait chaque seconde. Le soir, quand on se couchait, on faisait toujours le bilan des meilleurs moments de la journée. Souvent, on faisait ça aussi à la fin de l’année, ce qui était arrivé de plus amusant ou de plus important. Lui, il n’était pas du tout une mauvaise langue. Moi, j’avais des commentaires colorés... Je pense que c’est pour ça, en réalité, que je le faisais rire!    

Ça fera déjà un an, le 6 novembre, que Bernard s’est éteint. Comment allez-vous souligner ce triste anniversaire?  

J’ai gardé les deux drapeaux qui sont devant la maison en berne (depuis sa mort) et je compte faire une petite cérémonie familiale pour remonter les drapeaux. Il y aura aussi le lancement de sa biographie et, entre autres, un événement à Paris, le 13 novembre — un an après ses funérailles —, devant l’Académie française, pour la création du Prix culturel Bernard Landry pour la francophilie.   

Qu’est-ce qu’on peut vous souhaiter, Chantal?   

Honnêtement, rien. J’ai tout ce qu’il me faut.   

Photo : Bruno Petrozza, TVA Publications

  

Je tiens à remercier Chantal Renaud, qui a bien voulu m’accorder cette entrevue malgré la tristesse qui l’habite. Elle voulait partager avec vous,chers lectrices et lecteurs, ce qu’elle ressent. Merci, Chantal, pour votre générosité!  

Bernard Landry: l’héritage d’un patriote a été écrit par Jean-Yves Duthel. Ils étaient amis depuis plus de 40 ans, et c’est M. Landry, quelques mois avant son décès, qui lui avait demandé d’écrire sa biographie. On y apprend plusieurs choses sur le plan politique, et l’homme se dévoile aussi beaucoup sur le plan personnel.   

Photo : Courtoisie

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